Les enregistrements sonores qui éclaboussent Elio Di Rupo et Didier Reynders
Exclusif. Auprès d’un témoin X qui l’a enregistré à son insu, Luc Joris a tout déballé. L’homme de confiance de l’ex-Premier ministre Elio Di Rupo a détaillé ses penchants affairistes au sommet de l’Etat, de 2009 à 2015, surtout. Nommé par Di Rupo à la SNCB, il cherchait à obtenir des commissions sur des projets ferroviaires ou immobiliers. Il pactisait avec Jean-Claude Fontinoy et Didier Reynders. Dans ces aveux explosifs, l’homme bavard exprime au passage sa peur de filer « en prison ».


Depuis plus d’un an, Luc Joris, Elio Di Rupo, Didier Reynders et Jean-Claude Fontinoy craignaient qu’ils sortent au grand jour. Ils ont cherché à savoir ce qu’ils contenaient exactement. Des menaces ont été proférées pour éviter que la poudre prenne feu. Mais les voici : les sons qui révèlent l’entente tacite entre deux clans avides de pouvoir, celui de l’ex-vice Premier ministre Didier Reynders, par ailleurs président des « bleus » libéraux de 2004 à 2011, et celui de l’ancien Premier ministre Elio Di Rupo, qui a dirigé les « rouges » socialistes de 1999 à 2019.
Inculpé pour blanchiment d’argent et organisation de malfaiteurs, Reynders fuit aujourd’hui les médias. Sa carrière politique s’est arrêtée brutalement le 3 décembre 2024 quand la police a découvert (notamment) des billets de 500 euros dans une manne à linge de sa maison de campagne. Quelques jours plus tôt, il parlait encore d’égal à égale avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Di Rupo siège actuellement au Parlement européen. À bientôt 75 ans, il espérait ne plus revoir le fantôme des « parvenus », qui ont gâché ses années 2005 à 2019.

Le choix du président
2009 : Elio Di Rupo désigne son médecin traitant dans des sociétés à capitaux publics brassant des milliards d’euros.
2011 : Luc Joris prend le contrôle d’une boîte de management au Luxembourg.
2012 : il est soupçonné de corruption à la SRIW, un outil financier wallon.
2013 : Joris négocie en secret le rachat de la FN-Herstal par le Qatar.
2014 : il esquive la police lors d’une perquisition à son domicile.
2015 : Joris doit démissionner de tous ses mandats.
« J’ai fait des trucs avec (Didier). »
Luc Joris, 2024. Confessions à un témoin anonyme.
Des sons ? De quoi s’agit-il ? Des enregistrements sonores au contenu factuel et piquant, parfois teintés d’ironie. Pendant de longs mois, le Dr Luc Joris, médecin personnel d’Elio Di Rupo, s’est confié à un potentiel partenaire en affaires sur ses années dans le sillage du leader socialiste. Si secret au point qu’il soit quasi impossible de trouver une photo de lui sur le web, Luc Joris est devenu d’un coup intarissable. Ignorant qu’il était enregistré, l’ancien administrateur désigné par le PS d’Elio Di Rupo à la SNCB, à la SRIW (Société régionale d’investissement de Wallonie), à la Sogepa (un autre bras financier du gouvernement wallon), à la FN Herstal et à l’Institut royal supérieur de défense a expliqué comment il avait opéré dans les coulisses du pouvoir. Cherchant à s’y rendre important et… à engranger des commissions occultes lors d’opérations financières et immobilières.

Selon de nombreuses conversations avec ce témoin X et l’analyse de plusieurs enregistrements sonores datant de 2023 et 2024, Luc Joris compromet des personnalités politiques de premier plan, dont certaines sont encore actives, ainsi que des firmes leaders de marché dans la construction, l’immobilier ou l’industrie. Il se présente lui-même comme un entremetteur habile et efficace, capable de rencontrer en 48 heures le Premier ministre du Qatar (grâce à « Elio ») ou de s’insérer dans les phases les plus confidentielles de marchés publics portant sur des montants colossaux. On le sent bien à ses intonations, l’ex-chargé de mission d’Elio Di Rupo a adoré cette vie dangereuse sur un fil d’équilibriste tendu par les risques permanents de délit d’initié et de corruption. Dans plusieurs extraits sonores, il rigole ou ricane des coups réalisés. Ou il se moque des policiers anti-corruption qui l’ont poussé à la démission au début de l’année 2015, mais sans parvenir plus tard à l’amener devant un tribunal.
Reynders XXL
L’affaire Reynders va-t-elle devenir une affaire Reynders-Di Rupo ? Les traces de blanchiment trouvées par les policiers fédéraux sur les comptes ING de l’ex-ministre libéral les obligent à remonter loin dans le temps. Au moins jusqu’aux années 2009 à 2011. La Belgique connaît alors la crise politique la plus longue de son histoire contemporaine. Ce sont les fameux 541 jours sans gouvernement effectif. La crise bancaire a plombé les finances de l’Etat, la scission (ou non) de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde électrise les relations entre Flamands et francophones. Le nationalisme monte au nord du pays. Aucun parti francophone ne veut gouverner avec la N-VA, présidée par Bart De Wever. Bref, tout est bloqué. On reparle même d’un divorce à la belge… Trois hommes s’activent quant à eux dans les coulisses. Jean-Claude Fontinoy semble le plus influent. Il gravite autour de Reynders depuis plus de dix ans. Cet ingénieur syndiqué au départ chez les rouges monte encore en puissance au sein du groupe SNCB. Luc Joris l’a rejoint dans plusieurs conseils d’administration. Ces deux-là organisent des caucus secrets avec un troisième intermédiaire : Koen Blijweert. Fils d’un homme d’affaires qui avait la réputation d’arroser tous les partis politiques flamands, il est décédé en 2021, à 64 ans à peine, emportant ses secrets avec lui. Il avait assez tôt senti le vent tourner en se rapprochant de l’actuel Premier ministre Bart De Wever après avoir surtout aidé les démocrates-chrétiens du CD&V. Jean-Claude, Luc et Koen : au témoin X, Joris a beaucoup parlé d’un trio magique.

Dans les enregistrements sonores, Luc Joris a détaillé la genèse de ses relations troubles avec « Didier » (Reynders), dès le début de sa carrière ministérielle. On est alors en 2000. Le médecin bruxellois né le 28 décembre 1955 à Enghien – et suspecté dès la trentaine d’escroquerie au Liechtenstein – est à l’époque l’administrateur-délégué de la fondation privée Rodin. Celle-ci n’est pas un modèle de transparence. Constituée en novembre 2000, elle a pour finalité de lutter contre toutes les formes d’addiction : alcool, médicaments, tabac, drogue, etc.
Alors qu’il vient d’être désigné aux Finances dans un gouvernement à la composition inédite, réunissant les libéraux, les socialistes et les écologistes, Didier Reynders décide d’assurer le financement de cette fondation par l’industrie du tabac. Philip Morris, Japan Tobacco et d’autres cigarettiers choisis pour payer des publicités contre le tabac ? Dans la majorité comme dans l’opposition, la polémique enfle assez vite. C’est considéré comme de la provocation. D’autant que le nouveau ministre libéral y voit l’occasion d’afficher son profil anti-rage taxatoire, à l’image de Georges-Louis Bouchez aujourd’hui : c’est ça ou l’augmentation des accises.
En 2007, il n’y a pas eu de second volet de financement pluriannuel. La fondation Rodin a été liquidée.
Voici comment Luc Joris en parle avec le recul historique :
Il n’y a pas beaucoup de réflexion sur le fond. Luc Joris voit la fondation Rodin comme une opportunité de générer de l’argent.
« Didier sait beaucoup de choses, dit-il au témoin X. Un, j’ai toujours fermé ma gueule. Deux, j’ai fait des trucs avec lui. »
Des « trucs » avec Didier Reynders ? Que veut-il dire ?
Un élément de réponse se trouve dans un autre enregistrement. Un soir de 2024, Luc Joris s’inquiète soudain de ses échanges avec son interlocuteur. Le plus souvent, il s’agit de contacts directs. Mais, là, il y a de plus en plus de messages écrits. Il est question de plusieurs investissements aux abords de gares flamandes, mais aussi du déménagement du siège de la police fédérale vers l’ancienne Cité administrative de l’État (nommée le RAC en néerlandais), rue Royale, à Bruxelles. Il y a un peu plus de quinze ans, Didier Reynders avait profité de la crise politique dite des 541 jours sans gouvernement pour faire approuver ce choix immobilier. À l’époque, il gérait toujours le département des Finances et il était en charge de la Régie des bâtiments, où son conseiller Fontinoy prenait soin de contrôler de tout près le patrimoine de l’État (ambassades, gares, palais de justice, tours des finances…).

Le 17 décembre 2010, Didier Reynders impose ce déménagement coûteux à l’agenda d’un conseil des ministres en affaires courantes. Le gouvernement est dirigé par le démocrate-chrétien Yves Leterme (CD&V). Le MR et le PS y sont représentés. Reynders et Di Rupo président leurs partis respectifs. Ils sont à l’apogée de leur pouvoir d’influence. C’est le moment où Reynders stimule aussi l’élargissement du dispositif de transaction pénale, qui permettra indirectement à la France de Sarkozy de vendre du matériel militaire au Kazakhstan. La banque ING vient d’en profiter aujourd’hui en s’évitant un procès pénible dans l’affaire de blanchiment Reynders & Co.
En ce qui concerne le RAC, ce coup de pouce ministériel de 2010 réjouit l’investisseur néerlandais Breevast et l’intermédiaire flamand Koen Blijweert, longtemps au service du CD&V avant de jurer fidélité à la N-VA de Bart De Wever : selon l’enquête judiciaire menée sur le sujet, le marché est accordé à Breevast sans mise en concurrence conforme aux règles européennes.
« Avec le RAC et machin, et ce que tu m’envoies là avec la SNCB, mais je vais en prison. »
Luc Joris au témoin X.
Quels hommes de l’ombre sont intervenus dans ce dossier chaud ? Dans plusieurs rapports secrets datant de 2012, la Sûreté de l’Etat pointe les noms de Koen Blijweert, de Jean-Claude Fontinoy et/ou de Luc Joris. Un rapport des services de renseignements associe les trois hommes : « (Jean-Claude Fontinoy) exerce une fonction comparable au MR à celle exercée par Luc Joris au PS ou à Koen Blijweert pour les partis néerlandophones. » Dans les faits, seul Blijweert sera mis en cause quand l’affaire deviendra judiciaire peu de temps après.
Il faut croire que Luc Joris en a gardé des sueurs froides. Au témoin X qui venait de lui envoyer plusieurs messages écrits, il a dit ceci en 2024, d’abord d’une voix lasse puis sur un ton flamboyant :
« Tu peux plus jamais écrire ce que tu as écrit. Plus jamais, jamais (…) C’est la chose la plus à risque (…) Quand tu m’envoies des trucs comme avec le RAC et machin, et ce que tu m’envoies là avec la SNCB, mais je vais en prison. »
Il a ajouté ceci :
Pendant trente ans, « avec Elio, on ne parlait jamais au téléphone ».
Confronté à l’existence de ces enregistrements, le député européen Elio Di Rupo, socialiste a déclaré ceci à Nationale 4 :
« Oui, oui, je connais tout ça. Écoutez, c’est une affaire de justice, tout ça est en justice, je ne m’occupe pas de ça. »
Il n’a pas souhaité répondre à nos (autres) questions.
à suivre…