Luc Joris, le Qatar et Jacqueline Galant

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9 juin 2026 Par Philippe Engels

En racontant sa vie d’affairiste à un témoin, Luc Joris s’est arrêté sur la lettre Q et le chiffre 100. Si Elio Di Rupo avait pu conserver son poste de Premier ministre, en 2014, il aurait pu obtenir 100 millions d’euros du Qatar, dit-il. Ceci en échange d’un lobbying intense pour favoriser un projet ferroviaire mégalo à Bruxelles (un long tunnel à 8 milliards). Qui se doutait de ça, à l’époque ? Des directeurs, à la SNCB. Et la ministre de la Mobilité, Jacqueline Galant.

Fin 2011, Elio Di Rupo est Premier ministre fédéral. Didier Reynders, vice-Premier. Les deux partenaires de gouvernement tournent à plein régime. Le socialiste montois et le libéral liégeois sont à l’apogée de leur puissance. Cela se ressent auprès de leur entourage : Luc Joris et Jean-Claude Fontinoy carburent à fond eux aussi. A la SNCB, le premier est administrateur depuis deux ans ; le second préside le conseil d’administration. Le toubib sans expérience en gestion ni connaissance du ferroviaire s’est déjà installé. Le conseiller de cabinet touche-à-tout fait partie des meubles. Tous deux sont également devenus administrateurs de la filiale Eurostation, chargée du développement des gares bruxelloises et flamandes. Un bon poste d’observation pour des investissements publics en milliards d’euros et, aux abords des gares, des projets privés qui se chiffrent en dizaines de millions.

Une gare-passerelle à Mons en échange de la « cathédrale » de Liège-Guillemins, conçue par le même architecte espagnol Santiago Calatrava, pour qui le faste n’a pas de prix : ce deal-là a été entériné bien plus tôt, en 2006. Sans Jean-Claude Fontinoy, Didier Reynders n’aurait pas eu ce trésor dans son fief électoral. Idem pour Elio Di Rupo, dont le lieutenant était sur ce coup-là le Liégeois Vincent Bourlard.

La fameuse jonction Nord-Midi, à Bruxelles.

Cette folie des grandeurs aiguise l’appétit du Bruxellois Luc Joris, étiqueté socialiste sans avoir posé un mocassin dans une salle de congrès. Choisi par Di Rupo en personne, il s’infiltre comme un espion dans des lieux de réunion où des hauts fonctionnaires-dirigeants de la Société nationale des chemins de fer belges cherchent des solutions économes pour corriger – malgré la dèche – une erreur de conception historique. De Paris, Amsterdam ou Londres, d’Ostende, Anvers, Liège, Arlon ou Charleroi, tous les trains importants traversant la Belgique convergent vers Bruxelles, où ils doivent freiner sur la très encombrée jonction Nord-Midi. Près de trente minutes de temps gaspillé si on veut embarquer dans un Thalys à Midi en venant de Namur, par exemple.

Mise en service en 1952, la célèbre jonction à six voies apparaît saturée aux heures de pointe. D’où l’étude publiée en 2012 par Infrabel, le gestionnaire des infrastructures ferroviaires. « Imaginez une bombe qui explose dans sa portion souterraine à 8 heures du matin. Comme les normes d’incendie n’y sont pas respectées, ce serait un cauchemar », nous avait déclaré à l’époque le directeur juridique et commercial (vingt ans d’expérience au compteur) d’une des sociétés filialisées de la holding SNCB. Entretemps, il y a eu les attentats dans le métro bruxellois et à l’aéroport de Bruxelles-National. Rien d’essentiel n’a changé.

« Luc Joris a plongé sur la solution la plus chère. La Rolls-Royce ! »

Un directeur de la SNCB, en 2015.

Que proposait cette étude ?

Il y avait trois options, dont la moins chère consistait en l’extension des voies, de six à dix, à hauteur de Bruxelles-Central. Coût estimé : 3,6 milliards d’euros. « Mais Luc Joris, lui, il a plongé sur la solution la plus chère. La Rolls-Royce ! Elle prévoyait un long tunnel composé de six petits tunnels indépendants. Pour nous, cette option-là était irréaliste vu son coût », avait commenté ce directeur passé aujourd’hui à autre chose. La Rolls était affichée à 5,2 milliards. « À l’interne, nous parlions plutôt de 8 milliards », dixit cette source.

Plusieurs autres témoins nous ont expliqué [1] que Joris en avait fait son jouet. Pendant des mois, l’administrateur socialiste sort à l’époque de son rôle[2]. Il fixe son action sur le financement du projet. Il contacte des banques. ING Pays-Bas et Rothschild & Co, assurément. Mais il se connecte aussi à des Fonds souverains. Ceux du Qatar. « J’ai contacté le directeur d’Eurostation, Hedwig Persoons. Je lui ai dit : ‘ C’est normal, cette ingérence ? ’, a rapporté un fonctionnaire-dirigeant de cette filiale. Il m’a dit de laisser-faire. Nous sommes allés voir le Premier ministre Elio Di Rupo à Mons. Un jour, Luc Joris l’a également amené chez nous. Je ne me souviens plus si Charles Picqué (NDLR, le ministre-président de la Région bruxelloise, membre influent du PS) est venu aussi. Je sais que Picqué ne croyait pas à ce projet. »

Luc Joris a rencontré une délégation qatarie dans cet hôtel luxembourgeois.

Une réunion avec des émissaires du Qatar a eu lieu au Sofitel de Luxembourg. C’est Luc Joris qui avait booké ce rendez-vous. « Il nous disait que les Qataris étaient prêts à mettre de l’argent sans délai, a relaté un témoin. Je me doutais qu’il négociait des commissions. »

Selon nos informations, trois hommes étaient sur la même longueur d’ondes, en tout cas, quant au réalisme de ce projet à 8 milliards : Luc Joris, Hedwig Persoons et Jean-Claude Fontinoy.

Face au témoin X qui l’a piégé, il y a deux ans, en lui laissant raconter sa vie d’affairiste[3], Luc Joris a confirmé sa passion pour la fameuse jonction ferroviaire à 8 milliards.

Luc Joris, enregistré à son insu : « Le Qatar me donnait 100 millions. »

« Avant que je ne démissionne (en mars 2025), je m’occupais de quoi ? Je m’occupais du plus grand projet en Belgique. C’était un projet Nord-Sud. Noord-Zuid Verbinding. »

Notons la petite erreur de sémantique : il faut lire et entendre Nord-Midi. Puis, Luc Joris a parlé de ses contacts avec le Qatar.

« Moi j’avais un arrangement avec le Premier ministre du Qatar, qui payait et me donnait 100 millions. »

100 millions de commissions ?

Joris s’est vanté d’avoir obtenu un rendez-vous auprès d’Hamad ben Jassem Al Thani « en 48 heures ».

« 48 heures… !, s’exclame-t-il. Les gens très riches mettaient deux ans pour le voir. »

Luc Joris parle ensuite de la Fabrique Nationale, la FN Herstal, où le président du PS Elio Di Rupo l’a désigné comme administrateur en 2009[3]. « J’adore cette entreprise », « j’étais un des seuls administrateurs qui déambulait partout », dit-il. «Qui venait autour de ma table ? (Jean-Claude) Marcourt [4], Elio (Di Rupo) ». Ferraillant dans l’ombre pour inciter les Qataris à financer de colossaux travaux d’infrastructures à Bruxelles – c’est l’époque où les dollars du Golfe ont permis la construction de plusieurs stades en Europe -, Joris affirme qu’il était aussi question de favoriser leur entrée dans le capital de la firme wallonne de production d’armes[5].

« Mais pourquoi tu n’as pas obtenu cette commission ? », demande alors le témoin X.

Joris fait mine de s’énerver. « Parce que le gouvernement s’est arrêté » et qu’ « Elio » n’était plus Premier ministre.

Didier Reynders et Elio Di Rupo, en 2014.

Comment analyser ces déclarations ?

Remontons aux sources de l’histoire.

Une administratrice choisie par le MR pour siéger au CA de la SNCB-Holding, très respectée par ses collègues, nous a déclaré ceci en 2015 :

« Quand on a vu Luc Joris arriver à son premier conseil d’administration de la SNCB-Holding – c’était en 2009 et le début des sms – on s’envoyait : ‘Tu as vu !?’ On aurait dit Robert Redford en plus grand. On savait tout au plus qu’il était médecin et qu’il faisait du sport avec Elio Di Rupo. Il s’exprimait assez bien, seulement sur des dossiers où il y avait du business. Son intelligence était moyenne. Il n’avait aucune qualité évidente pour justifier sa présence dans ce CA. C’était un affairiste, un consultant. Quand il est arrivé, tout a changé. »

Cette administratrice a dit avoir prévenu la direction du MR de l’alliance née dès le premier jour entre le président libéral Jean-Claude Fontinoy et le néophyte socialiste Luc Joris. Elle a remonté de graves accusations, comme leur capacité à « truquer » des marchés publics et à « manipuler » des procédures complexes. Fontinoy aurait voulu la « faire sauter ». « Il y avait une culture SNCB, selon elle. Pas de mise en concurrence. Un fonctionnement en vase clos. Une ambiance de vieille boite de début de siècle. Des formes d’archaïsme. Dans aucune société privée, on ne faisait ça. »

Elle a ajouté cette part de doute :

« J’ai (eu) l’impression qu’à un moment, Elio Di Rupo et Didier Reynders se sont dit : ‘On ne sait rien faire’ et ‘on laisse tomber’. »

Un administrateur choisi par le PS a lui aussi tenté de s’opposer à ces pratiques jugées malsaines voire illégales. Marginalisé, également.

« Paul Magnette avait vu clair. En 2014, il avait proposé de séparer les activités ferroviaires et immobilières. »

Une source néerlandophone.

Un dirigeant néerlandophone du groupe SNCB, aujourd’hui encore en place et qui a alterné les périodes de dénonciation, puis de prudence tactique, nous a déclaré ceci sous le couvert de l’anonymat :

« Joris et Fontinoy étaient toujours là où tout se décidait. Ils s’intéressaient aux mégaprojets – les ‘éléphants blancs’ – et à la promotion immobilière autour des gares. Sur des masses financières de plusieurs centaines de millions d’euros, prendre 1, 2, 3%, c’est beaucoup d’argent. Paul Magnette avait vu clair (NDLR, il a une première fois occupé la présidence du PS de janvier 2013 à juillet 2014 ; il y est revenu en 2019). En 2014, il avait proposé de séparer les activités ferroviaires et immobilières. Mais il n’a pas eu le temps de faire approuver cela par le gouvernement. Quand Elio Di Rupo a cessé d’être Premier ministre et qu’il a repris les commandes du PS (en juillet 2014), Magnette a dû partir à la Région wallonne. »

Pour ce dirigeant flamand, il y a bien eu « une entente secrète » entre les « adjoints » d’Elio Di Rupo et de Didier Reynders. « Ils étaient en position de force. Ils occupaient ensemble, par exemple, deux des quatre postes du comité de nominations et de rémunération de la SNCB-Holding. » Un comité que présidait Fontinoy.

La belle entente s’est brisée après les élections fédérales du 25 mai 2014. Pas de chance pour les deux « adjoints », lors d’une campagne préélectorale houleuse, Didier Reynders s’en prend alors de manière surprenante et agressive à Elio Di Rupo. Sur un plateau de la RTBF, le 5 mai, le vice-Premier ministre MR dégaine en toute fin de débat face au Premier ministre PS en le pointant à propos d’affaires anciennes :

« Il a fallu le retour des libéraux, en 1999, pour remettre de l’ordre, dit-il, (…) Sans les libéraux au gouvernement (pendant dix ans), ce qu’on a connu, ce sont les enlèvements et disparitions d’enfants, les affaires, la dioxine. »

Sur le plateau de « Duel », Elio Di Rupo la juge saumâtre. Il ne bronche pas.

5 mai 2014. Un moment de fracture.

C’est que des réunions secrètes ont lieu en fin de législature entre des dirigeants du MR, dont Didier Reynders, et ceux de la N-VA de Bart De Wever, qui s’impatiente dans l’opposition. Jean-Claude Fontinoy est là aussi. Il profite de ses liens avec l’affairiste Koen Blijweert pour préparer la transition.

C’est fait le 11 octobre 2014. Au fédéral, le MR est le seul parti francophone dans un gouvernement de centre-droit, où les nationalistes de la Nieuw-Vlaamse Alliantie arrivent pour la première fois au pouvoir. Elio Di Rupo se replie sur Namur. Pour Luc Joris, l’étau se resserre. La police anti-corruption est sur ses traces en raison de cadeaux qu’il aurait reçu à la SRIW. Fin 2014, il gagne un peu de temps en fuyant par son jardin lors d’une perquisition.

« J’ai tellement couru que j’ai bu quatre litres d’eau », dira-t-il au témoin X.

Au début 2015, l’héritage laissé à la SNCB devient un souci personnel majeur pour la nouvelle ministre MR de la Mobilité, Jacqueline Galant. Des audits massacrants dans des filiales de la holding, dont Eurostation, lui permettent a priori de sceller le sort de Jean-Claude Fontinoy, le protégé de son collègue de parti Didier Reynders. Des dépenses exagérées lui sont reprochées. La ministre libérale dispose aussi d’informations privilégiées sur les soupçons de corruption qui visent le tandem Fontinoy-Joris.

1er décembre 2015. Jacqueline Galant et Elio Di Rupo (en présence de Vincent Bourlard, à gauche) font le point sur le chantier de la gare de Mons.

Proche du nouveau Premier ministre Charles Michel et de son père Louis, Jacqueline Galant se confie alors [6] :

« J’ai entendu parler d’une commission de 2% sur les 8 milliards de la jonction Nord-Midi. C’est ce qu’auraient cherché à toucher Luc Joris et Jean-Claude Fontinoy. Ils ont toujours fait comme ça. »

La SNCB est en ébullition. Le quotidien néerlandophone Het Laatste Nieuws ose le mot mafia.

Mais en fin de compte, Jean-Claude Fontinoy résistera aux vents contraires. Didier Reynders va le maintenir dans son cabinet ministériel. Fontinoy présidera d’ailleurs la SNCB bien au-delà de la septantaine grâce à un bout de loi sur mesure poussé sous l’ère Di Rupo. « Oui, oui, c’est bien vrai », a confirmé Joris au témoin X dans un grand éclat de rire.

Pour suivre : la vérité sur les Queen Towers de Gand


[1] Les citations au passé datent le plus souvent des années 2015 à 2021. Certaines sont extraites d’articles publiés par l’auteur chez Médor (notamment « Quand l’intégrité déraille », en décembre 2015) ou issues du livre Le clan Reynders (avril 2021).

[2] À notre confrère de SudInfo Gaspard Grosjean, l’ex-Premier ministre Elio Di Rupo a déclaré le 30 mai qu’il avait pris du recul avec Luc Joris, « tant il était scandalisé par le contenu des enregistrements ». Auprès du même journaliste, Elio Di Rupo a annoncé un dépôt de plainte « pour chantage » visant le témoin X, qui a enregistré ces sons.

[3] https://nationale4.be/enquetes/cartel-bleu-rouge/episode/enregistrements-sonores-di-rupo-reynders/. Le site en ligne L-Post a publié ce lundi 8 juin une partie des enregistrements.

[4] Vice-Président socialiste du gouvernement wallon et ministre de l’Economie, de juillet 2014 à juillet 2017.

[5] À l’époque, il y a eu en effet des rumeurs de revente de la FN au Qatar.

[6] Entretien avec l’auteur. Jacqueline Galant est l’actuelle ministre wallonne de la Fonction publique, entre autres. Elle siège aussi au sein du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, où elle est en charge des Médias.