Avis aux spéculateurs

8 octobre 2025 Par Philippe Engels Illustration: Ninon Mazeaud

Dans le quartier populaire d’Amercoeur, des Liégeois·es s’organisent face à la hausse « catastrophique » des loyers et à la disparition de logements accessibles aux bas ou moyens revenus. Dans le même esprit qu’au fort de la Chartreuse, où Matexi a été repoussé en 2024, iels ont plaqué leur signature sur une tour de logements sociaux en péril : « Liège n’est pas à vendre » ; « ces bâtiments vides doivent rester dans la sphère publique ». Message aux spéculateurs, aux promoteurs et aux marchands de sommeil, allez voir ailleurs…

Rue d’Amercoeur, 27 avril 2025.

Comme la Nationale 4, la « 3 » relie la Wallonie à Bruxelles. Dans le centre de Liège, elle traverse le quartier d’Amercoeur. Un bout de ville défavorisé, pauvre ou à problèmes, selon la connotation politique qu’on veut y donner. En 1571, d’intenses gelées d’hiver suivies d’un déluge au printemps causèrent « une telle furie », rapporta l’écrivain Maurice Champion, que le pont d’Amercoeur enjambant la Meuse fut emporté par les eaux. « On voyait les maisons et les chapelles marcher, pour ainsi dire, sur ce corps fluide. La ville était si inondée de toutes parts que quantité de familles furent contraintes de gagner les toits des maisons, de sorte qu’on leur faisait passer de quoi manger au moyen de longues piques. »

Amercoeur a été détruit à plusieurs reprises. En raison des inondations et aussi d’une localisation ingrate au pied de la forteresse de la Chartreuse, souvent pilonnée. À force de résister sous les pluies de boulets, les habitants y ont acquis une réputation de frondeurs. Selon Wikipedia, le général français Charles François Dumouriez, qui défendit les lieux contre les assauts des Autrichiens à la fin du 18ème siècle, estimait que la population d’Amercoeur était même « la plus dangereuse d’Europe » après celle de Londres et de Paris. À l’époque, cette fougue n’empêcha pas l’anéantissement du quartier, une fois encore.

Carte de Liège – guide Baedeker Belgique et Hollande (1897)

Transformé en casernement militaire cent ans plus tard, le site de la Chartreuse fut abandonné par l’armée belge au cours des années 1980. La nature y récupéra ses droits. Il devint un lieu de balade et l’un des derniers poumons verts de la ville. Ceci jusqu’à la demande de permis introduite en 2017 par le promoteur immobilier Matexi, dont le désir initial était la création de plus de 300 logements. Davantage encore de béton alors qu’en bas, les rues d’Amercoeur avaient été livrées aux marchands de sommeil, que les bâtiments vides se multipliaient et que le logement social était mal entretenu : une poignée d’habitants rejoints par les milliers de signataires des pétitions rédigées à chaque nouvelle tentative de Matexi réussirent l’impossible. En août 2024, le réseau citoyen Occupons le Terrain (OLT) put ainsi publier ceci : « Il n’y aura jamais de lotissement à la Chartreuse. » Tout en ajoutant avec prudence qu’il restait « quelques solides questions » quant aux intentions réelles de la ville et aux promesses de contreparties – ici ou ailleurs – faites au géant de l’immobilier.

Depuis, Matexi se fait assez discret. « Le promoteur a un accord avec le bourgmestre Willy Demeyer. Il va revenir quelque part. Juste, on ne sait pas où. Ce qui est sûr, c’est qu’il aime les ‘dents creuses’ (ces espaces vides entre des bâtiments dans des quartiers livrés à la spéculation) », raconte Satia (tous les prénoms de cet article ont été modifiés), une participante aux assemblées citoyennes liégeoises pour un logement décent, qui étaient jusqu’il y a peu organisées une fois par mois. Principale concrétisation de ces réunions, paraît-il surveillées par la police : la décision de créer un Syndicat des locataires et un Front Anti-Expulsions.

Le projet Paradis Express entre la gare des Guillemins et la tour des Finances. Matexi y propose quelques derniers appartements. 275.000 euros pour un deux chambres.

Il faut croire qu’une victoire face aux pelleteuses en appelle d’autres. En avril dernier, un collectif citoyen créé pour l’occasion – Amerbitume – a posé son empreinte sur un ensemble de bâtiments emblématiques du quartier d’Amercoeur. Une immense banderole « Liège n’est pas à vendre » a soudain recouvert une tour de logements sociaux de la rue Amercoeur, qui s’étend au pied de la colline de la Chartreuse, sur la rive droite du fleuve, tendant les bras au quartier plus animé d’Outremeuse. « Réquisition populaire », pouvait-on lire sur la façade de l’immeuble vidé de ses locataires, il y a cinq ans déjà, par La Maison liégeoise, l’une des deux sociétés de logements sociaux de la ville.

Là, c’est l’abandon voire la destruction de trop rares logements à prix raisonnables qu’Amerbitume combat. Pour Sacha, qui a participé à l’action, c’est le cas d’école « de politiques publiques d’une violence sans nom, pour ne pas dire inhumaines ». « Le CPAS de Liège est le gestionnaire de ces bâtiments. Il vide progressivement des logements sociaux pour cause de détérioration ou parce qu’ils seraient trop petits, sans y faire les moindres travaux. Une fois vides, les acteurs publics les laissent pourrir durant des années, pour conclure qu’il serait trop coûteux de les rénover. Finalement, ils sont mis en vente à des promoteurs à des prix intéressants pour eux. »

Fort de la Chartreuse, 2022. Photo : Réseau Occupons le Terrain.

Ce n’est pas rien. En comptant les petites maisons de la cour des Prébendiers, juste au pied de la tour, 64 unités de logements devraient disparaître si ce terrain est transformé en… parking pour l’hôpital public Le Valdor, un voisin direct. Ou s’il vient renforcer le portefeuille d’actifs d’un quelconque promoteur visant des appartements à plus de 200.000 euros. Au cours de l’été 2024, le Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat (RWDH), qui rassemble une trentaine d’organisations, dit avoir fait des « propositions constructives » pour réhabiliter les bâtiments. Sans succès à ce jour. Durant le week-end des 26 et 27 avril, Amerbitume a alors fait monter la pression en organisant sur place des ateliers de sensibilisation, des tables rondes, une visite guidée, une émission de radio en live et des petits concerts. Comme au fort de la Chartreuse, des irréductibles squattent les lieux depuis lors.

Suivez la guide

On est le 27 avril 2025. Et nous suivons Tam, qui guide la visite dans les « ruines du logement social », au pied de la tour en péril de la rue Amercoeur. Dans la cour des Prébendiers, occupée depuis plusieurs jours, il y a des logements abandonnés mais en état potable, des visiteurs curieux et plusieurs petits panneaux aux murs.

« Nous voyons nos quartiers historiques perdre peu à peu leur âme. »

« Qui a encore le droit d’habiter à Liège ? », pouvait-on lire et entendre ce week-end là. Quelques semaines plus tôt, la même question avait été posée aux décideurs politiques par les participants à l’édition 2025 de Woon Actie/Action Logement (le nouveau nom du Housing Action Day), une manifestation organisée conjointement dans plusieurs villes du pays. En bord de Meuse, l’accent y a été mis sur la gentrification. Celle-ci n’est pas un processus naturel, à lire un tract distribué dans les rues liégeoises, « mais le résultat de choix politiques et économiques qui favorisent systématiquement les plus aisé.es au détriment des classes populaires ». Selon ce tract, « à Liège, nous voyons nos quartiers historiques comme Outremeuse, Saint-Léonard ou le Longdoz perdre peu à peu leur âme et leur diversité sociale. L’arrivée du tram ayant exacerbé cette tendance, avec une hausse vertigineuse de 40% des prix immobiliers en seulement cinq ans, le long de son tracé. »

Une préoccupation qui rappelle celle émise dans le « Livret noir du mal-logement en Région liégeoise », imaginé dans les milieux associatifs un an après les inondations de l’été 2021. Un de ses constats : « Trouver un logement décent à un prix abordable était déjà difficile avant ces inondations. Après celles-ci, la situation est devenue catastrophique, la loi de l’offre et la demande s’appliquant sans aucune régulation. »


Les questions auxquelles notre série Amercoeur tentera de répondre au cours des prochains mois :
Qui dessine la ville ? Quel est le poids des promoteurs immobiliers ? Où Matexi va-t-il rebondir ? Comment la résistance citoyenne est-elle née et comment va-t-elle pouvoir s’organiser dans la durée dans ce quartier ? Que vont devenir ces 64 logements sociaux ? À qui profite le manque de logements sociaux ? Gentrification, spéculation, marchandisation, reconversion, réhabilitation : y a-t-il aussi une bataille des mots ?