Quand les locataires se défendent face aux bailleurs
Depuis deux ans, le syndicat Carolocataires Ensemble se structure pour lutter collectivement contre le fléau des logements malades. Des habitant·es se rassemblent, se soutiennent et s’organisent pour inverser le rapport de forces. « Ça suffit » est leur message central.

Daniel vit au rez-de-chaussée d’une maison à Gilly. Avec son propriétaire, la communication a été quasi inexistante au cours des cinq dernières années. Messages ignorés, rendez-vous non honorés. Une présence réduite à la perception du loyer depuis que le proprio a racheté l’immeuble.
En 2024, Daniel lui a signalé un problème urgent : la porte d’entrée commune ne fermait plus. Le cylindre devait être remplacé. L’inquiétude a été immédiate. Au-delà de l’entrée, l’accès à son appartement n’est protégé que par une simple porte, peu sécurisée. Une inquiétude d’autant plus forte que Daniel, dont la mobilité est réduite, avait été agressé chez lui par un individu entré dans le bâtiment avec l’intention de le voler.
D’autres défaillances se sont ajoutées. L’hiver 2025, il a dû vivre plus d’un mois sans chauffage. La chaudière était en panne. Une réparation mineure suffisait. Mais le propriétaire a refusé d’intervenir.
S’organiser pour contraindre
En février 2025, Daniel rencontre alors David Prino, organisateur au sein du syndicat Carolocataires Ensemble. Avec d’autres membres du syndicat, ce dernier met en place une stratégie collective :
1ère étape : un courrier envoyé au propriétaire, signé par le syndicat. Sans effet.
2 : des appels téléphoniques. Pas d’effets radicaux non plus.
3 : le passage à l’action. Le syndicat monte dans les tours. Une action collective est organisée devant l’un des restaurants du propriétaire. Plusieurs membres sont présents. La pression devient visible, publique. Le propriétaire cède. La porte va être réparée. Enfin, l’intention est là…
4 : Carolocataires Ensemble obtient finalement une rencontre avec le propriétaire dans l’appartement de Daniel, qui a signé entretemps sa carte d’adhésion au syndicat. Ici encore, David vient accompagné.

Ensemble, ils actent l’engagement du propriétaire à ce qu’il répare la chaudière. Daniel va mieux. Le mercure augmente. Mais c’est aujourd’hui encore l’impasse en ce qui concerne le poste « sécurité ». Toujours pas de solution concrète pour la porte d’accès au bâtiment.
Renverser la peur
Face aux abus et aux manquements des bailleurs, le jeune syndicat joue la carte du collectif. Le 1er avril dernier, 250 personnes ont ainsi manifesté dans les rues de Charleroi. Parmi elles, David Prino et de nombreux représentants de Carolocataires Ensemble, qui compte environ 40 membres en ordre de cotisation. « Seul·e face à son propriétaire, on a peur et on n’ose rien dire. Ensemble, on s’organise et on retrouve du pouvoir », témoigne Audrey, une des porte-paroles du syndicat.




« Fin 2025, nous avons publié une triple étude qui indique qu’un minimum de 6.500 ménages carolos louent un logement ‘malade’ – mal isolé et humide – à un propriétaire privé, rappelle Arnaud Bilande, coordinateur du Réseau wallon pour le droit à l’habitat (RWDH), qui soutient le syndicat. Ces logements appartiennent pour beaucoup à des multipropriétaires pour qui rénover ne fait pas partie des plans financiers. ‘Louer cher, entretenir peu’ : leur logique vise une rentabilité immédiate qui se fait au détriment des locataires. »
Le méga-problème est structurel. Selon l’indicateur synthétique d’accès aux droits fondamentaux – l’ISADF – établi par l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique), Charleroi a réalisé en 2025 le plus mauvais score de Wallonie en matière d’accès à un logement décent. Ceci découle d’une étude menée auprès de plus de 100.000 personnes. « Une première à l’échelle de la Région wallonne », selon Arnaud Bilande, qui dresse un état inquiétant de la situation.


Faire grandir la vague
Depuis deux ans, Carolocataires Ensemble arpente les rues de Charleroi. Interphones, halls d’entrée, pas de porte. Il écoute, échange, cherche à convaincre de l’intérêt de faire grandir la vague. « Ne pas se résigner est déjà une victoire en soi, commente David Prino. L’objectif n’est pas de réconcilier les locataires avec un système qui les laisse de côté. Il est ailleurs : redonner confiance aux locataires en leur capacité à agir pour ne plus en être les victimes. »
D’autres initiatives comparables se développent en ce moment à Namur (le syndicat LUNe) ou à Bruxelles (le syndicat Wuune).
La mer monte.