Le squat comme mode d’action

21 avril 2026 Par Tam Lebeau-Blondiau

Il y a pile un an, les anciens logements sociaux du site d’Amercoeur étaient occupés en mode résistance face aux pelleteuses. Dans le langage courant, on dit « squattés ». Cette pratique est ancrée à Liège. Depuis les années 80, de nombreuses expériences différentes s’y sont développées. Un mode d’action pluriel et multiforme.

Rue Saint-Léonard, le Pigeon Communal a pris son envol en décembre 2009.

Depuis la fin avril 2025, l’eau a coulé sous le pont d’Amercoeur. Quelques personnes habitent aujourd’hui encore les petits studios abandonnés par la Maison Liégeoise. Ici, ni convention d’occupation ni association. Juste de la débrouille, de l’électricité et de l’eau courante. Si l’éclosion printanière d’il y a un an se voulait contestataire et contre-culturelle, la routine qui s’est installée se rapproche de la pratique la plus courante de l’occupation : ouvrir des logements vides pour avoir un toit au-dessus de sa tête.

Liège a toujours bouillonné d’idées alternatives. La preuve au Pigeon Communal, un squat vieux de seize ans. Au programme de cette soirée de l’automne dernier : la présentation du livre Squats & Pirates qui regroupe plus d’une quarantaine de récits, de textes ou d’interviews, surtout à Barcelone, en France, en Allemagne, à Londres, aux Pays-Bas, en Argentine ou encore en Australie. Un anarchiste français installé dans la capitale de la Catalogne depuis plus de dix ans est venu discuter de ces expériences avec quelques irréductibles squatteureuses liégeois·es, d’ancien·nes pratiquant·es et quelques curieux·euses. On part à Barcelone, on file en Australie, on revient toujours à Liège.

Aussi loin que s’en souviennent les participant·es, le premier squat de Liège, c’est La Galère. Il date des années 1980, l’ambiance est punk. S’y croisent les « déserteurs » qui fuient le service militaire, l’extrême-gauche internationale et les consommateurs de drogues. La deuxième trace est celle laissée par les collectifs de personnes sans-papiers qui, au cours des années 1990, militent pour la régularisation en occupant des églises ou d’autres bâtiments symboliques.

Au total, depuis l’époque des pionniers, plus de 45 squats auraient ainsi essaimé à travers la ville, du quartier de Cointe aux hauteurs de Bressoux, de Saint-Léonard à Burenville.

Durant les années 2000 et 2010, c’est l’heure des centres sociaux occupés et autogérés. Les CSOA, inspirés de l’altermondialisme et des mouvements autonomes italiens des seventies. En 2008, par exemple, La Chauve-Souris ouvre ses portes tout en haut de la Rue Saint-Gilles. Pendant plus d’un an : des repas prix libres, des soirées, des rencontres autour du café zapatiste, des ateliers, etc. Assez vite, le climat se tend toutefois avec le propriétaire, qui va même essayer de forcer l’expulsion à coups de pelleteuse.

Sur place, les collectifs sont nombreux et l’engouement solidaire donne un sentiment de puissance, comme lors de la manifestation qui rassemble une nuit de novembre 2009 plus de 200 personnes.

« Nous ouvrons aujourd’hui un centre social autogéré pour vivre dans un lieu un peu plus libre, où la coopération remplace la compétition. Nous voulons vivre ici et nous souhaitons développer différents projets, par exemple une bibliothèque commune, un cinéclub, un atelier vélo ou un centre de médias alternatifs. Notre objectif est de rénover et habiter cet espace abandonné, de transformer ce lieu mort en un lieu vivant et ouvert. »

Les Chauves-Souris, 2009.

En mai 2010, le CSOA Le Passe-Partout ouvre aussi à deux pas de la gare Saint-Lambert. En plein centre de Liège, il va marquer l’imaginaire de toute une génération de militant·es anarchistes, de punks ou d’altermondialistes. Durant quatre années, soit entre 2011 et 2015, « il contribue à plein de choses à Liège, raconte Sasha, un ancien militant : la culture du prix libre, celle du Do It Yourself, la vivacité de la scène punk, le développement de la scène slam, la solidarité internationale, de Notre-Dame-des-Landes à Athènes ».

Le Passe-Partout, un lieu culte.

Un même feu couve dans d’autres endroits encore : le Goulag Kré-Action à Droixhe, l’occupation de la gare de Bressoux par des collectifs de sans-papiers, le Théâtre À La Place. Un collectif s’y oppose à la démolition du théâtre, laisse un manifeste pour la mémoire collective et finira par se faire expulser comme bon nombre de squats et d’occupations. Illustration avec les différentes occupations du collectif Entre-Murs Entre-Mondes, de 2019 et 2022.

Un bouillonnement d’idées, comme ici au Théâtre À La Place. Puis des désillusions, aussi.

Entre résistances et revendications

De Liège au reste du monde, la pratique du squat s’avère multiforme. Ses motivations sont diverses. Elles puisent leurs sources assez loin dans l’histoire. Dans son ouvrage « Les squats », publié en 2010, la sociologue Cécile Péchu (Université de Lausanne) explore la genèse de ce mode d’action, en France, utilisé par différents types d’acteur·ices. De ses origines au 19ème siècle, lorsque les classes dépossédées ont opposé des résistances discrètes aux rapports sociaux de propriété, jusqu’à l’éclosion du mouvement associatif du DAL (Droit Au Logement), au cours des années 2000, cette pratique sociale s’est développée de manière plus complexe qu’il n’y parait.

Au fil des crises économiques, le squat a été tour à tour utilisé par des mouvements anarchistes, communistes ou encore associatifs. Il est à la fois une action directe par laquelle on prend sans demander, un mode d’action spectaculaire pour dénoncer les effets pervers de la propriété privée et de la spéculation, une action symbolique pour attirer l’attention vers les familles nombreuses expulsées de leur logement ou encore une tentative de vivre différemment et en dehors des logiques capitalistes. Bref, le squat est une pratique sociale qui recoupe différents rapports au monde et à la politique, allant de la résistance individuelle à la revendication d’un droit fondamental pour toustes. À certaines époques, la pratique est partagée par des dizaines de milliers de personnes (par exemple au  Royaume-Uni, au cours des années 1945-50, ou actuellement en Espagne) ou le fruit de petits mouvements contre-culturels.

L’ilôt Légia, voué à la casse.

Souvent caricaturé dans la presse, dénoncé par le lobby des propriétaires ou attaqué par les gouvernements quels qu’ils soient, le squat a été criminalisé en Europe occidentale dans le courant des années 2010, surtout en Belgique, en France ou aux Pays-Bas. Une tendance à la criminalisation et au durcissement autoritaire de l’État qui s’observe dans d’autres types de mouvements sociaux, d’ailleurs. Les exemples récents ne manquent pas : le projet de loi « Quintin » visant la dissolution d’associations et de collectifs, les arrestations arbitraires de Palestien·nes, les perquisitions et arrestations de manifestant·es, les violences policières en recrudescence sous l’Arizona, le retour des visites domiciliaires, etc. Si la loi anti-squat n’avait presque jamais été utilisée depuis son adoption définitive en 2023, le parquet de Bruxelles l’a utilisée pour la première fois ces derniers mois. Pourtant, expulser la misère ne la fera pas disparaitre…


Sources :

Cécile Péchu, « Les squats », Presses de Sciences Po, 2010.

Squats & Pirates, « Chroniques d’occupations à Barcelone et ailleurs », Seitan con bravas, 2024.

Nathan Golshem, « Et s’ouvre enfin la maison close ». L’histoire orale d’un squat au tournant du siècle. Demain les flammes, 2023.

Le podcast « Avis de tempêtes, La lutte des squats ». Historique de la répression. Disponible chez Spectre Media : https://spectremedia.org/avis-de-tempete/

Le site https://fr.squat.net/ rassemble des textes et archives de squat à travers le monde.

Le documentaire « Punk Picnic » (1998, 60 minutes) est relatif à un squat liégeois et disponible sur le net.