Vivre dans les ruines de l’Etat social

28 décembre 2025 Par Tam Lebeau-Blondiau

Les démolitions de logements sociaux, à Liège, rappellent celles des chancres industriels. Exemples : à Droixhe et, demain aussi sans doute, à la rue d’Amercoeur. La majorité en place choisit-elle de gommer les promesses de logement abordable et de « rééquilibrer la diversité en faveur des personnes plus aisées », comme dit le bourgmestre Willy Demeyer ?

Le tram à Droixhe. Et la gentrification…

En 2016, l’anthropologue sino-américaine Anna Lowenhaupt Tsing suggérait d’observer les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme [1]. Ces ruines peuplent les paysages que j’ai parcourus depuis les terrains de foot de la région du Centre jusqu’à l’ancienne capitale de la laine, à Verviers. Des hauts fourneaux de Clabecq au sous-sol de Blégny, la Wallonie post-industrielle en est remplie. Comme le notait la philosophe Isabelle Stengers dans l’introduction du livre d’Anna Tsing, derrière chaque ruine se cache des histoires, des luttes et des souvenirs. Pour qui observe attentivement, iel n’y verra pas qu’un paysage meurtri mais également les terrains de nouvelles disputes.

Dans la Cité ardente, là où l’acier a coulé, on n’a pas tellement peur des démolitions. Petit à petit, les traces d’une époque d’exploitation féroce disparaissent et ce sont déjà d’autres héritages, ceux des luttes sociales, qui sont attaqués. Depuis les années 80, les politiques néolibérales détricotent « l’État social ». Détricoter étant un euphémisme pour dire que l’écart de niveau de vie entre les classes sociales ne cesse d’augmenter, que les plus riches ne le sont jamais assez alors que des milliers de familles se font expulser de leur logement chaque année [2].

Les démolitions à Liège ne concernent pas seulement les anciens monstres de fer et d’acier réhabilités à l’Est. Elles concernent également des quartiers entiers de logements sociaux partis en poussière. À Droixhe, ce sont des milliers de familles qui ont été déplacées dans les années 2010 pour « requalifier » ce quartier [3]. Qui dit « requalification » dit avant ça « disqualification » des habitant·es pour mieux justifier la rénovation urbaine et lancer le processus de gentrification. Par exemple, à la place des anciennes tours de logements sociaux pour familles nombreuses du square Micha, le promoteur immobilier Ghelamco projette du résidentiel chic, du commercial, des bureaux et des parkings à proximité des nouvelles stations de tram [4].

La Chartreuse, telle que l’avait dessinée Matexi.

Mais venons-en à Amercoeur. Pour rallier cet autre terrain de conflit, il faut descendre le long de la dérivation de la Meuse, traverser le quartier populaire de Bressoux et s’arrêter en-dessous des ruines de la Chartreuse, un ancien fort militaire. Là, au croisement de la rue d’Amercoeur et d’une voie ferrée, c’est une tour de 25 mètres de haut, 21 de large et 15 de profondeur qui est laissée à l’abandon. Construite dans les années 1960 et rénovée au début des années 2000, cet immeuble de 8 étages et 32 appartements cache une petite cour (dite des Prébendiers) entourée par 32 petits studios à gauche comme à droite, également laissés à l’abandon, avec des locaux associatifs tout au fond. Plus loin, on aperçoit l’hôpital du Valdor et ses parkings jugés trop petits. Voilà, le décor de notre conflit est planté, juste en dessous d’un parc qui a été le théâtre d’une dispute mémorable entre de drôles d’oiseaux rassemblés pour défendre les terres vertes de la Chartreuse et un terrible promoteur [5], Matexi.

Pourquoi 64 logements sociaux restent-ils vides à la rue d’Amercoeur alors qu’environ 3000 ménages, soit plus ou moins 6000 personnes, figurent sur une liste d’attente rien qu’à Liège ? La question se pose depuis juin 2024. A l’époque différentes associations sensibles au droit au logement ont interrogé la société publique La Maison liégeoise, co-propriétaire des logements avec le CPAS. Pourquoi ont-ils chassé les occupant.es ? Qu’est-ce qui coince dans la rénovation ? Est-il possible d’en parler ? La réponse de la société publique La Maison liégeoise était prête : « Ces logements ne sont plus aux normes, les travaux coûteraient trop cher, nous n’avons pas l’argent pour financer de telles rénovations. »

Devant le syndicat des propriétaires. Housing Action Day, 6 avril 2024.

Déjà trop tard ?

Comme souvent en urbanisme, les dés semblent jetés, la vente de ce terrain déjà actée. Il y a pourtant une alternative. Confronté·es au quotidien à l’absence de solutions de logement abordable, les associations actives dans ce domaine ou l’éducation permanente ont assez vite formulé une proposition : prendre en gestion les lieux et aller chercher de l’argent auprès du Fonds du logement de Wallonie, prévu pour de telles situations. Mais les tentatives de rencontre se sont perdues dans les boites mails administratives. Lors de la grande messe préélectorale, en octobre 2024, les associations ont pu imposer un moment la question de la rénovation du site. Mais la rengaine est restée « Il n’y a plus d’argent, les Sociétés immobilières de service public (les SISP) sont trop endettées, il n’y a rien à voir, merci de circuler ».

Déjà les futurs et hypothétiques investisseurs immobiliers ont trouvé des relais sur la place du Marché, le cœur politique de Liège. Ça se voit, ça se sent. La future réhabilitation du site d’Amercoeur était ainsi à l’ordre du jour du conseil communal du 24 février dernier. Alors que les toux de l’hiver résonnent ce lundi-là au sein de l’hôtel de ville, la conseillère communale Hélène Franssen (apparentée MR et membre de la majorité) s’inquiète :

« Il nous faut aussi rester vigilants et éviter l’absence de diversité résidentielle dont les conséquences, et on les connait, sont le manque de dynamisme, le sentiment d’insécurité, l’enclavement. Bref, Liège mérite mieux que cela. De surcroit, sans équilibre clair entre les logements privés et sociaux, Amercoeur pourrait peiner à attirer de nouveaux habitants et des investisseurs. »

Conseil communal de Liège, 24 février 2025.

Représentant le parti du bourgmestre et en charge du logement, Maggy Yerna (PS), qui est conseillère communale depuis 1989 et échevine depuis 2001, rodée à l’exercice, lui répond alors ceci. C’est cousu de fil blanc :

« Votre propos fait suite, j’imagine à une décision récente du conseil d’administration de la Maison liégeoise par laquelle il a été décidé de lancer un appel à manifestation d’intérêt concernant les conditions de la vente publique du site dit Amercoeur (…) Enfin, ça (cette modalité de vente particulière) exprime une volonté d’une certaine mixité en fixant d’emblée à 15 % la part minimale de logements publics (…) Madame la conseillère, le manque de moyens du secteur du logement est connu, regretté et regrettable. Dès lors la solution envisagée me parait relever de la nécessité de ne pas laisser des logements publics inoccupables inoccupés, faute de moyens pour les rénover. J’espère donc comme vous que les investisseurs privés seront au rendez-vous. »

La majorité communale PS-MR-Les Engagés semble raccord : il n’y a plus de sous pour le logement social et il faut attirer les promoteurs pour construire du neuf. Willy Demeyer, bourgmestre de Liège depuis 26 ans, a dit au magazine financier Tendances, en avril 2025, qu’il faut « rééquilibrer la diversité à Liège, en faveur des personnes plus aisées ». Ça paraît clair. Les 6000 personnes en attentes d’un logement social ont mystérieusement disparu du discours public.

Le retour des oiseaux

Mais la ville n’est pas un espace neutre, une histoire inéluctable. Non, l’espace et sa production sont des champs de bataille. Des jardins ouvriers aux luttes contre les expulsions, des planifications urbanistiques vues d’en haut à leur contestation, ce sont des visions différentes de la ville et de la vie qui s’affrontent. Le 25 avril 2025, des corps ont surgi, des grilles se sont ouvertes et des logements abandonnés ont été occupés.

Au petit matin, le rendez-vous était fixé au milieu des chants d’oiseaux, là où un promoteur immobilier a été défait en 2024. Vers 7h, l’équipe a descendu les pavés de la rue Thier de la Chartreuse, elle est passée sous le pont du train et s’est pointée au 64, rue d’Amercoeur. Au programme : nettoyage de la cour, petit déjeuner associatif, préparation d’un week-end d’occupation symbolique et négociation avec la police. Des rayons de soleil, du café, de la déco, quelques décibels et la cour des Prébendiers se transforme en utopie communautaire, l’espace d’un week-end.

Face aux discours hégémoniques, aux systèmes d’évidence, au réalisme capitaliste [6], une petite bande s’est organisée. Elle va utiliser un mode d’action vieux comme la propriété privée, remettre en question l’argument de la dette, défier les logiques de la finance, dénoncer la « violence systémique du marché » et disputer la production de l’espace à l’État et aux promoteurs immobiliers. Mais ça, nous l’approfondirons aux prochains épisodes.

Cour des Prébendiers, en Amercoeur, avril 2025.

* Tam est liégeoise, active dans les luttes logements ainsi que sociologue curieuse des mouvements sociaux et des conflits liés à l’aménagement du territoire. Chez Nationale 4, elle propose un récit de la lutte pour la réhabilitation du site d’Amercoeur, au croisement de la vulgarisation des enjeux du logement, des sciences sociales et de la participation aux luttes collectives.

[1] Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, Les Empêcheurs de penser en rond, La Découverte, 2017.

[2] Anne Deprez, Vincent Gerard, Les expulsions domiciliaires en Wallonie : Premier état des lieux, Rapport final, IWEPS, 2015, en ligne : https://www.iweps.be/wp-content/uploads/2017/01/exp_rapportversion28janv15.pdf ; ce rapport de 2015 est la dernière source du nombre d’expulsions en Wallonie. Depuis aucune étude ni dénombrement n’a été effectué par la Région wallonne malgré les demandes récurrentes des associations.

[3] Jeremy Mandin, La participation culturelle des habitants de Bressoux-Droixhe. Structure de la vie culturelle, modalités de participation et dynamiques de genre, ULiège, CEDEM, sous la direction de Marco Martiniello, en ligne : https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/152435/1/Rapport%20Bressoux-Droixhe.pdf

[4] Occupons le terrain, Liège. Oui à de nouveaux logements à Droixhe, non à la gentrification et à la séparation sociale, en ligne : https://occuponsleterrain.be/2025/06/30/liege-oui-a-de-nouveaux-logements-a-droixhe-non-a-la-gentrification-et-a-la-separation-sociale/

[5] Julien Pieron, Chartreuse: habiter en drôles d’oiseaux, D’une Certaine Gaieté (D1CG), 7 avril 2022, en ligne : https://www.d1cg.org/catalogue/habiter-en-droles-doiseaux/

[6] Expressions volées dans l’ordre à Antonio Gramsci, Sandra Lucbert et Mark Fisher.


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