En juin et septembre 2011, Jean-Claude Fontinoy et Didier Reynders ont accru leur patrimoine immobilier respectif. Le premier a payé 200.000 euros pour l’acquisition d’une nouvelle maison dans le village de Mozet où il possédait déjà deux fermes-châteaux. Son mentor politique a acheté sa villa d’Uccle à 900.000 euros. Dans le contexte de l’affaire Reynders, ce timing intrigue. C’était juste après le
coup de pouce de la Belgique à la France dans le Kazakhgate.
27 juin 2011. Le conseiller Fontinoy complète le patrimoine immobilier qu’il s’est constitué durant ses longues années au service du vice-Premier ministre Didier Reynders. Ce lundi-là, il achète une maison et un terrain de 20 ares le long de la rue de Loyers, à Mozet, en province de Namur.
L’acte notarié indique que Jean-Claude Fontinoy, son épouse sans profession et sa fille fonctionnaire paient 200.000 euros tout ronds via deux comptes en banque. Ce n’est pas leur investissement le plus spectaculaire. D’autres vont suivre. Mais il s’agit d’une opération stratégique. L’une de ses deux fermes classées, où il est domicilié, se trouve juste en face. Deux ans plus tôt,
le périmètre a reçu le statut rare d’«ensemble architectural».
Quatre témoins nous ont expliqué le rapport de force créé par les Fontinoy durant ces décennies d’enrichissement. « (Ils) procèdent toujours de la même manière, a résumé l’un deux. Ils insistent, ils laissent entendre à un propriétaire souvent isolé que son terrain va être classé et qu’il aura du mal à vendre ou
à jouir du bien. Le couple fait entendre qu’il a le bras long. Si nécessaire, du cash est glissé dans une enveloppe.[1] »
Nous avons contacté les vendeurs de juin 2011. « C’est du passé. Laissez-nous tranquilles. On ne veut plus être ennuyé avec ça », a été leur réponse, allusive et ferme.
Au même moment, le 7 juillet 2011, le ministre des Finances Didier Reynders
et son épouse Bernadette Prignon, magistrate à la cour d’Appel de Liège, s’intéressent à un bien immobilier situé dans le quartier Prince d’Orange, à Uccle. La commune bruxelloise en est avertie par une lettre recommandée envoyée par le notaire du couple. L’acquisition est effective le 12 septembre 2011. Il s’agit d’une villa de l’avenue des Aubépines ayant appartenu vingt-quatre ans
plus tôt au bourgmestre ucclois André Deridder, un libéral.
Selon l’acte d’achat, Didier Reynders et Bernadette Prignon ont payé 900.000 euros pour ces dix ares arborés dans un quartier où les prix se sont affolés. En mars 1992, la même villa avait été cédée par la fille du bourgmestre Deridder pour l’équivalent de 300.000 euros. Aujourd’hui, sa valeur de revente pourrait
dépasser 1,5 million vu le cachet du jardin et la cote du quartier.
De manière étrange, Didier Reynders a indiqué au quotidien flamand Het Laatste Nieuws, le avril 2013, qu’il avait payé 700.000 euros pour cette villa uccloise.
Les deux comptes utilisés pour la transaction du 12 septembre 2011, l’un au nom du ministre, l’autre à celui de la magistrate, commencent par
les numéros 340 qui pourraient être ceux du groupe ING[2].
Le ministre libéral attendra le début de l’année 2012 pour annoncer son déménagement à Uccle, où l’accueille son ami politique Armand De Decker, qui y est alors bourgmestre depuis six ans. « Je ne comprends pas que la presse ne se soit jamais intéressée aux achats immobiliers de plusieurs protagonistes du Kazakhgate, au même
moment, dans la même commune », dit un ancien échevin « bleu ». Tout en acquérant un bien à Uccle, Didier Reynders a conservé les clefs d’un bel immeuble à Liège et d’une maison de campagne - une ancienne ferme avec un immense terrain, une piscine et un terrain de tennis - dans le hameau de Vissoul, à Burdinne, au point de rencontre
entre la Hesbaye et la vallée de la Meuse.
Un ancien membre du cabinet Reynders, par ailleurs entendu par la justice au mois de janvier, indique qu’au moment où le ministre a troqué les finances pour les affaires étrangères, en décembre 2011, il s’est fait aménager un appartement luxueux près du Petit Sablon. Il y résidait le plus souvent.
L'art et le
bâti
Ces achats de l’été 2011 ont de quoi intéresser les policiers financiers en charge de l’affaire Reynders. L’ancien ministre belge puis commissaire européen à la Justice, à la Protection de l’Etat de Droit et à la Lutte contre la corruption reste aujourd’hui notamment inculpé pour le blanchiment d’environ 900.000 euros[3]. Lors d’une perquisition à Vissoul, les policiers ont découvert de
vieux billets de 500 euros dans une manne à linge. De 2008 à 2018, il aurait alimenté son compte à vue détenu auprès d’ING Belgique avec des entrées de cash d’origine douteuse, évaluées par les enquêteurs à 700.000 euros. Puis pendant cinq ans, il aurait continué à blanchir de l’argent à hauteur de 200.000 euros en achetant des produits de
la Loterie Nationale. Une question reste en l’état depuis de longs mois : d’où vient cet argent[4] ? D’un reliquat d’affaires, comme le considère la thèse dominante des enquêteurs ? Mais une autre question y est liée : à quoi tout cet argent a-t-il servi ? À acquérir des œuvres d’art, de l’immobilier ?
Didier Reynders bénéficie de la présomption d’innocence. Même chose pour Jean-Claude Fontinoy, perquisitionné
en juin dernier dans le cadre du même dossier. Tous deux ont été inculpés pour association de malfaiteurs, entre autres.
De Decker, point final
L’été 2011 de ces achats immobiliers est « le » moment clé du Kazakhgate, ce scandale de corruption qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Résumons en trois phrases : cette année-là, la France de Nicolas Sarkozy a obtenu
auprès de la Belgique d’Yves Leterme et Didier Reynders qu’elle amende en vitesse une de ses lois pénales pour tirer d’embarras des oligarques poursuivis pour corruption sur notre territoire, parmi lesquels le milliardaire Patokh Chodiev ; c’était satisfaire ainsi une demande du président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev ; ça a permis de débloquer un contrat militaire de 2 milliards d’euros portant notamment
sur l’achat de 48 hélicoptères de marque française.
Selon des fuites et documents provenant des enquêtes judiciaires menées tant en France qu’en Belgique, la manœuvre s’est faite en trois temps.
En Belgique, Armand De Decker, Jonathan Biermann et Jean-François Tossens auraient respectivement reçu environ 750.000, 180.000 et 1.340.000 euros pour leur intervention dans la transaction pénale. En ce qui concerne De Decker,
une facture du 19 septembre 2011 justifierait une partie des sommes perçues.
Un paradis pour chevaux à 420.000 euros
En France, l’un des premiers à avoir été arrosé serait l’ancien préfet de la République Jean-François Etienne des Rosaies. Cet émissaire de l’Elysée est une figure centrale du Kazakhgate. Dans un courriel candide ou empoisonné daté du 19 juin 2011, il aurait mouillé
le président Sarkozy et son bras droit Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, en leur indiquant que la transaction avait été signée en Belgique grâce à De Decker et trois ministres sensibilisés, et que ce travail de « 17 mois » permettait de débloquer le contrat militaire avec le Kazakhstan. À son propos, la justice française aurait notamment établi un versement suspect de
306.000 euros le 7 septembre 2011 et l’achat d’un haras à 420.000 euros à Glanville (Normandie) - payé cash - en octobre 2011. Celle qui a acheminé l’argent des commissions se nomme Catherine Degoul. Quand le scandale a éclaté, elle s’est dit menacée et se cacherait à Nice.
Chez nos voisins, l’enquête s’est avérée ambitieuse dès 2014. Douze ans plus tard,
elle s’éternise. Le procès qui en découlera devrait exposer à nouveau la face sombre des années Sarkozy. Principale inconnue, il reste des commissions secrètes à retracer. Des billets de 500 euros ont notamment disparu dans la nature. Faut-il les chercher en France ? Au sommet de l’Etat ? Ou aussi en Belgique ?
Chez nous, l’enquête pénale a été stoppée de manière controversée à
la mort d’Armand De Decker, en juin 2019. C’était six mois avant le départ de Didier Reynders à la Commission européenne. De Decker était le seul politicien poursuivi. Vu son décès, il n’y a pas de vérité judiciaire. Extinction des poursuites. Point final malgré tant d’interrogation.
« On a fait porter le chapeau à Armand »
Ce qui en restera, c’est ceci :
l’ancien ministre et président du Sénat Armand De Decker, qui avait sa carrière politique dans le rétroviseur et dont le nom n’évoquait rien aux oreilles du président Sarkozy, aurait réussi à manœuvrer au cœur de l’appareil d’Etat, à obtenir du gouvernement belge qu’il initie la révision de la loi de transaction et à imposer un vote au Parlement. Le tout
sans la moindre aide de Didier Reynders, le meilleur ami belge de Nicolas Sarkozy, lequel lui a remis la Légion d’honneur en 2013. « Qui peut croire ça ? », a déclaré Olivier Maingain, ancien compagnon de route des deux hommes. Didier Reynders, le leader francophone le plus pérenne et puissant des années 2000 à 2012, maitrisant tous les rouages de nos institutions
et y ayant placé autant de collaborateurs, n’aurait rien su, rien vu de ces opérations éminemment politiques menées sur notre sol.
« On a fait porter le chapeau à Armand, souffle aujourd’hui un autre ex-échevin MR d’Uccle. Il me l’a dit et son entourage l’a répété jusqu’au jour de son enterrement. Mais personne au sein de mon parti n’a voulu l’écouter. »
Fontinoy
Sauf que
l’affaire Reynders rouvre les vieux dossiers. Depuis les perquisitions chez Jean-Claude Fontinoy, puis son inculpation, ce dernier s’apparente de plus en plus à une remorque à explosifs dans le sillage de Didier Reynders. Il était expert au cabinet des Finances et présidait la SNCB lors de la transaction pénale de 2011. Interrogé lors d’une commission d’enquête parlementaire consacrée au Kazakhgate,
en 2017, le collaborateur du ministre a clamé et répété qu’il n’avait eu aucun contact avec des personnes impliquées dans ce scandale. « J’en ai découvert l’existence en lisant la presse », avait-il déclaré.
Mais aujourd’hui, un de ses anciens chauffeurs personnels - ils viennent d’être réentendus par les policiers en charge du dossier Reynders - affirme le contraire. Ce chauffeur a peaufiné
le portrait de celui qui fut son patron durant près de dix ans. Un homme qui se prévalait de son statut pour obtenir des avantages, dit-il, qui se faisait conduire à tout endroit où il y avait de l’argent en jeu et qui achetait des maisons ou des appartements de manière régulière.
Jean-Claude Fontinoy, le 10 mai 2017, devant la
commission d'enquête parlementaire Kazakhgate (source : RTBF auvio).
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Sur la base de carnets de route remplis jour après jour, ce témoin crucial a déclaré qu’il avait eu ordre de se rendre à de nombreuses reprises au cabinet de l’avocat André Tossens, dont le fils Jean-François était l’associé. Notamment le 27 août 2010, le 23 août 2011 (soit
peu de temps après la transaction pénale) et le 25 juin 2012, moment où il y aurait eu une subite et forte dispute entre Jean-Claude Fontinoy et André Tossens. Ce chauffeur assure aussi que Fontinoy a rencontré à l'époque les émissaires de l'Elysée Jean-François Etienne des Rosaies et Catherine Degoul.
« Simple coïncidence ? », s'est interrogé le journaliste du Vif
Thierry Denoël dans un article du 12 février dernier : en août 2010, puis le même mois de l'année suivante, les agendas de l'avocate Catherine Degoul saisis par la justice française indiquent un « RV Tossens », un déplacement à « Bruxelles » et un autre pour le « Dossier Armand Nice Bruxelles ».
Sans lien apparent avec le Kazakhgate, le
chauffeur de Fontinoy déclare avoir fait le pied de grue dans les parages du Sablon, à Bruxelles, durant plusieurs années, quand son patron allait rencontrer - « avec du cash dans sa poche arrière » - l’antiquaire Olivier Theunissen, lui aussi perquisitionné en juin dernier[5], suspecté de complicité de blanchiment et inculpé pour association de malfaiteurs.
Retour à Mozet
Jean-Claude Fontinoy, l'élément central du
clan Reynders ? Le 28 novembre 2019, le parquet de Namur avait ouvert une enquête judiciaire suite à des articles publiés conjointement chez Médor et Apache.be. Nous avions mis en lien l’étonnante collection de fermes, de maisons, d’appartements et de terrains acquis par Jean-Claude Fontinoy, d’une part, et un sponsoring suspect de l’asbl Les Plus beaux villages de Wallonie, dont
le bras droit de Didier Reynders était le trésorier, d’autre part. Mozet et d’autres étaient arrosés par des firmes comme Ackermans & van Haaren ou Immobel, régulièrement choisies pour de grands chantiers publics[6]. Cette enquête moribonde a été relancée suite aux indices de blanchiment détectés auprès de Didier Reynders. Plusieurs anciens collaborateurs du ministre et de son bras droit ont
été interrogés par la police. Un souci de plus pour le tandem Reynders-Fontinoy, soupçonné aussi à l’époque de financement illégal de campagnes électorales. Lors des élections de 2014, nous avions indiqué que Fontinoy avait mobilisé des agents de la SNCB pour distribuer – notamment à Uccle – les tracts du candidat Reynders[7]. Bref, les casseroles du passé reviennent sur le
plan de travail de la justice belge.
[1] Citation extraite du livre « Le clan Reynders », édité en 2021.
[2] Le compte utilisé à l’époque n’avait pas encore été adapté au nouveau système bancaire SEPA/IBAN.
[3] https://www.lesoir.be/708987/article/2025-11-04/didier-reynders-est-inculpe
[4] Médor, juin 2025.https://medor.coop/magazines/medor-n39-ete-2025/affaire-reynders-fontinoy-cash-blanchiment-lotterie-sarkozy-kazakhgate-ullens-sncb/
[5] https://www.nationale4.be/le-cas-reynders/
[6] https://medor.coop/nos-coups/fontinoy-reynders-cie/fontinoy-reynders-cie-les-sponsors-tres-prises-du-president/
[7] Sources : Le Clan Reynders et https://medor.coop/nos-coups/fontinoy-reynders-cie/la-sncb-roule-pour-le-mr-fontinoy-reynders-ministre-elections-corruption/