Coups de matraque, astreintes et loi Quintin : le prix de la solidarité

6 mars 2026 Par Lisa Guillaume

Bientôt cinq mois après l’expulsion violente, les militant·es et soutiens présents ce matin-là gardent des séquelles physiques, psychologiques et parfois même judiciaires.

Square de l’Aviation, 17/10, 10h03.

La violence d’octobre est encore là, c’est sûr. Il y a d’abord les séquelles physiques : les maux de tête si puissants qu’ils empêchent de se rendre en cours, qu’ils obligent à rester alité dans le noir pendant plusieurs jours. Il subsiste aussi les traces des agrafes dans le crâne, signes de la brutalité des coups de matraque dirigés vers la tête. Il y a les cicatrices, celles-là resteront à vie, les ecchymoses qui attestent et rappellent pendant des jours les coups reçus, les courbatures qui témoignent des corps tendus sous la peur. Et puis il y a les séquelles psychologiques. Elles sont moins palpables, plus diffuses, et se dévoilent dans des contextes différents, une fois l’adrénaline retombée, une fois que l’on a digéré, ou du moins tenté de comprendre, ce qu’il s’est passé. Au-delà de la peur, il reste quelque chose de plus profond encore : une forme de dégoût, de sidération.

Pour certain·es des personnes présentes ce jour-là et interrogées par Nationale 4, le 17 octobre a ressemblé à une expédition punitive. Les militant·es, sympathisant·es de Zone Neutre ou les personnes simplement indignées par le sort réservé aux personnes sans papiers ont l’impression « d’avoir payé pour tous les militants, ce jour-là ».

Plaie ouverte d’un crâne causé par des coups des matraques et pris en charge aux urgences, à la fin de l’expulsion.

C’est que le mois d’octobre avait été chargé en mouvements sociaux. Le 2 octobre, en réponse à l’arrestation des membres de la flottille Global Sumud par la marine israélienne, quelque 4.000 personnes s’étaient rassemblées place du Luxembourg. Ça avait donné lieu, plus tard dans la soirée, à de nombreuses arrestations et intimidations de la part de la police à la Bourse puis au cœur du quartier européen. Le 14 octobre, à la manifestation contre les mesures de restriction du gouvernement Arizona, plus de 150.000 personnes avaient défilé dans les rues de Bruxelles. Parmi elles, de nombreuses personnes ont été gazées, dont des enfants ; d’autres ont eu le crâne ouvert, d’autres encore ont été frappées par une police particulièrement offensive ce jour-là.

À cette occasion, des membres du collectif Zone Neutre, dont Saïd El Ouizi, ont pris la parole devant l’Office des étrangers, boulevard Pachéco. Plus tard, ce même bâtiment a été ciblé par des militant·es qui ont tagué ses murs et brisé des vitres pour dénoncer la politique migratoire instaurée par le gouvernement Arizona : la politique la plus « stricte jamais appliquée dans le pays », selon les propres mots de la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt (N-VA).

« Le corps militant a accumulé les chocs »

Alexia Falisse est chargée de mobilisation au Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat (RBDH). Elle milite en faveur du collectif Zone neutre depuis deux ans. Elle rappelle les bases de son engagement simplement, mais avec une pointe d’agacement, tant il lui semble lunaire de devoir se justifier : « Ce que je défends, c’est un toit pour tout le monde et, en l’occurrence, pour les habitants de Zone Neutre, des papiers pour tous. Tout est lié : sans papiers, on n’a pas le droit de travailler, donc pas les moyens de payer un loyer, et l’on se retrouve exclu de beaucoup de droits. Garantir un logement à chacun, c’est une question de dignité humaine : avoir un lieu où l’on est chez soi, à partir duquel on peut construire une vie normale, digne et saine. » Elle insiste : « C’est vraiment très, très, très basique. »

Désormais, Alexia s’inquiète de la répression des mouvements militants que connaît la Belgique. Dans le cas de Zone Neutre, par exemple, un juge de paix d’Anderlecht a ordonné l’expulsion via une procédure unilatérale, dite « contre X », en affirmant ne pas connaître l’identité des occupant·es. Cette procédure se déroule sans que les personnes concernées soient prévenues et sans débat contradictoire devant un tribunal. Elles sont informées huit jours avant l’expulsion. À la demande du propriétaire de l’ancien siège du syndicat CGSLB, le juge a également prévu qu’après le prononcé de l’expulsion, toute personne s’y opposant s’exposerait à une astreinte de 1.500 euros par 24 heures. Une mesure à portée large, qui concerne potentiellement toute personne présente le jour de l’expulsion, qu’elle soit habitante, militante ou simple passante venue exprimer sa solidarité.

« C’est une menace hyper large qui vise en fait n’importe quel militant (…) et qui a donc vraiment un effet dissuasif. »

D’ailleurs, Alexia et un autre soutien du collectif ont reçu un signalement d’huissier mentionnant leur rôle présumé et les informant qu’elles pourraient être tenues de payer ces montants. « C’est une menace hyper large qui vise en fait n’importe quel militant, n’importe quelle militante qui pouvait être là le jour même devant l’une des portes, et qui a donc vraiment un effet dissuasif. En l’occurrence, nous avons reçu une signification du jugement par huissier mettant vraiment bien en avant notre rôle supposé dans l’expulsion, avec des images de la presse, et disant : vous vous êtes opposé·es à l’expulsion, vous êtes passibles de tant d’euros d’amende. »

Alexia Falisse : « Traités comme des criminels. »

Ce sentiment d’être traités comme des criminels est partagé. Une militante et travailleuse bruxelloise, présente ce jour-là, le formule ainsi : « On était vus comme des espèces de complices bizarres. » Physiquement impliquée dans la défense du bâtiment, elle s’était attachée à l’une des portes avec un autre militant. Elle n’a pas été blessée physiquement. C’est plutôt moralement qu’elle éprouve des difficultés : « Sur le moment, une fois l’expulsion terminée, j’ai été envahie par la tristesse. Je me suis sentie très impuissante, mais aussi en colère pour les habitantes et les habitants. Je me suis demandé quelle pouvait être la suite après autant de violence », raconte-t-elle. Les semaines qui suivent, elle a accusé le coup. Aujourd’hui, elle reconnaît une « fatigue militante » qui ne signifie pas la fin du militantisme, mais « qui impose de trouver des formes de soin, de penser la soutenabilité de l’engagement, de se protéger mutuellement ».  Pour elle, la réponse est collective : « On a besoin de se rassembler, de partager des moments de soin et d’attention aux autres. »

Casser la militance

D’autant que l’horizon s’est noirci. Un projet de loi porté par le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin (MR) vise à permettre au gouvernement de dissoudre administrativement des organisations jugées radicales, sans passer par un tribunal. Derrière les mots « sécurité nationale », « ordre démocratique » ou « prévention du radicalisme », c’est un texte qui pourrait autoriser l’exécutif à dissoudre, interdire ou geler les biens d’associations, voire de simples collectifs, sans passer par la justice[1].

« On a besoin de se rassembler, de partager des moments de soin et d’attention aux autres. »

Heureusement pour plusieurs personnes rencontrées pendant notre enquête, le projet ministériel a cependant reçu un coup d’arrêt : le 31 décembre 2025, le Conseil d’État a rendu un avis sévère à son encontre, estimant que dissoudre une organisation est une compétence qui appartient aux tribunaux[2], pas au gouvernement, et pointant un risque de contrevenir à l’article 27 de la Constitution, qui interdit toute mesure préventive au droit d’association.[3]. Contraint de reculer, Quintin a annoncé que le texte repartirait en deuxième lecture[4]. Pour autant, l’affaire n’est pas classée. Même amendé, le projet reste sur la table, les syndicats et associations craignent que la loi puisse permettre au gouvernement de dissoudre de manière arbitraire toute organisation qu’il jugerait radicale.

Poursuivre l’engagement

Désormais, les manifestations à venir sont anticipées avec appréhension. Mathieu Verhaegen, président de la CGSP Bruxelles Services publics, s’inquiète des effets des violences du mois d’octobre sur la mobilisation : « Le 14 octobre 2025, la police s’en est tellement prise à des couches différentes de la population, notamment des personnes qui venaient manifester pour la première fois, que peut-être ces gens-là, on va les perdre. Les syndicalistes, les gens vraiment motivés, ils vont venir. Mais il faudrait que ça se passe bien, qu’on ne les décourage pas. On a déjà des retours de personnes qui hésitent à venir manifester avec leurs enfants. Ça, je crois que les gens ne vont plus faire, à cause de l’utilisation de la grosse bonbonne de gaz sans distinction sur les personnes ciblées. Normalement, le gaz est utilisé de manière défensive, pas offensive comme c’était le cas. » Le 12 mars prochain, une manifestation nationale est attendue. Trois jours plus tard, le 15 mars, la journée internationale contre les violences policières est préparée à grand renfort de réunions avec des médecins et des avocats, afin d’anticiper les potentielles violences qu’un déploiement policier important pourrait engendrer.


[1] https://www.rtbf.be/article/l-avant-projet-de-loi-sur-les-organisations-radicales-va-etre-modifie-le-gouvernement-pourrait-suspendre-temporairement-une-organisation-11658263

[2] https://bx1.be/categories/news/bernard-quintin-va-revoir-son-projet-de-loi-sur-les-organisations-radicales-je-tiens-compte-de-lavis-du-conseil-detat/

[3] https://www.fgtb.be/actualites/2025/10/avant-projet-de-loi-quintin-une-menace-pour-les-libertes-fondamentales

[4] https://www.lavenir.net/actu/belgique/2026/02/18/interdiction-des-organisations-radicales-le-ministre-bernard-quintin-mr-va-avancer-sur-son-projet-de-loi-IWIHXTWKYVB3PHXUVH4DOAHZU4/