Habiter l’errance, défendre sa dignité
Pour Saïd, Shady et Lydia, cette énième mise à la rue était celle de trop. D’une brutalité inédite, elle a précipité à l’extrême la peur des expulsions et l’épuisement de vivre en Belgique sans y être reconnus.

Saïd vient du Maroc. Il est arrivé en Belgique il y a 14 ans. Aujourd’hui, il est l’un des porte-paroles de Zone Neutre. Ce collectif de 70 personnes sans titre de séjour, dont 15 enfants, défend depuis 2021 le droit au logement pour tous et la régularisation des sans-papiers. Force tranquille, Saïd a la fatigue qui lui colle au visage — celle des responsabilités et des nuits trop courtes, sans doute. Shady[1] a quitté la Tunisie à peu près à la même époque et travaille à Bruxelles, au noir, dans le secteur culturel. Du haut de sa silhouette longiligne, il manie les métaphores, sourire en coin. Lydia, également porte-parole de Zone Neutre et militante pour les droits des femmes dans son pays d’origine, a fui la République démocratique du Congo il y a deux ans pour des raisons politiques[2], avec ses deux garçons de 4 et 7 ans. Solaire et déterminée, elle enveloppe ses récits les plus rudes d’un rire franc.
Ils connaissent trop bien la lassitude du mal-logement et des expulsions, y compris musclées. Pourtant, celle du 17 octobre fait figure d’exception. Tous les trois parlent d’une violence « jamais vue ». Ce vendredi-là, les affaires des habitants sont déjà rassemblées au rez-de-chaussée lorsque les premiers soutiens arrivent, au petit matin, sur le square de l’Aviation, près de la gare du Midi. Un château gonflable est installé, la musique tourne, les manifestant·es papotent autour d’un café. À mesure que la matinée avance, la présence policière s’intensifie. Des manifestants se postent le long de l’immeuble, derrière une banderole : « Pas 2 gens sans maison, pas 2 maisons sans gens ».

Quelques jours plus tôt, le bourgmestre d’Anderlecht, Fabrice Cumps, avait pourtant assuré que l’expulsion ne serait « pas agressive », raconte Lydia. Peu après 10h00, l’ampleur de l’opération policière se dessine, annonçant une toute autre couleur. Ce qui frappe d’abord Lydia, Saïd et Shady, c’est la démesure. Quelque 120 policiers mobilisés[3], circulation bloquée, combis, autopompes, hélicoptère : « On aurait dit qu’ils venaient déloger des terroristes », résume Lydia. Vers 10h20, sirènes et chiens couvrent définitivement la musique.
« D’habitude, la police nous donne des avertissements, mais là, le choc c’est qu’ils viennent directement tabasser les amis devant nous. Comme si la banderole était un mur à casser. »
Puis tout s’accélère. Pas de sommations audibles, assurent les trois témoins. Le coup d’envoi de la première charge est donné. Penchés par les fenêtres du premier étage aux côtés d’autres occupants, Lydia, Shady et Saïd observent la scène qui se déroule quelques mètres en contrebas. « D’habitude, la police nous donne des avertissements, explique Saïd, mais là, le choc, c’est qu’ils viennent directement tabasser les amis devant nous. Comme si la banderole était un mur à casser ».
Impuissante, Lydia assiste aux coups donnés par une police qui semble « en colère […] hors de contrôle ». La panique ricoche du trottoir à l’étage. Les cris des occupant·es se mêlent à ceux d’en bas, chargeant de tension les murs bleu ciel des chambres. Dans les couloirs, on court, on pleure, on hésite sur la marche à suivre. La mère de deux enfants n’est pas la seule à être effrayée à l’idée de ce qui l’attend. En filigranes, il y a la peur d’être violentée, mais surtout de se retrouver dans un centre fermé voire de devoir quitter le territoire.
Dans ses allées et venues, Lydia croise Shady. Un troupeau pris au piège : c’est l’image qui lui vient lorsqu’il voit les manifestant·es « bloqué·es dans un petit coin, matraqué·es comme des bêtes », sans réelle possibilité de s’extraire. De nombreux activistes reçoivent du gaz lacrymogène à moins d’un mètre des yeux. « Comme si tu mettais du parfum, pense Shady, sauf que « c’est pas du parfum, c’est du gaz. »
Les effluves de gaz, à minima diffusées par les jets d’autopompes, voire expressément dirigées vers les fenêtres selon Saïd et Lydia, envahissent soudain le squat. Yeux qui brûlent, quintes de toux, difficultés respiratoires, vomissements pour certains – dont l’enfant de deux ans de Madeleine[4], une autre mère de Zone Neutre. Tous les autres enfants du collectif ont pu être exfiltrés la veille grâce aux réseaux de solidarité, à l’exception de la fillette, restée avec sa mère en raison de son jeune âge. Sous le coup des émotions et du gaz, elle souille ses vêtements. Madeleine la nettoie comme elle peut.
Un peu plus loin, Saïd peine à articuler mots et pensées. Mais la peur pousse à agir sans délai. Un repli vers un abri proche s’impose pour échapper au gaz et éviter tout affrontement avec les forces de l’ordre. L’itinéraire choisi contourne les portes principales, mais nécessite d’escalader un mur. Tous décampent, sauf Madeleine, sa fillette dans les bras, et quelques autres occupants.
En parallèle, l’opération policière[5] se poursuit au pied de l’immeuble. Parmi les manifestants, une dizaine de blessés[6] seront recensés après les faits. Peu avant 11h, les policiers pénètrent dans le bâtiment pour en ratisser les étages, mais la majorité des occupants ne s’y trouvent plus. Cachés plus loin, ils attendent, en silence, sous le choc. Parmi eux, Saïd. Il a les yeux encore humides à cause « du gaz et de la peur ». Se greffe alors au bilan de la journée une dernière violence, plus silencieuse.
D’ordinaire, la commune entrepose les biens dans un dépôt, ensuite accessibles sur demande. Le 17 octobre, rien de tel. Depuis sa planque, Saïd voit ses affaires broyées dans un camion-benne communal. Sa guitare y passe, tout comme ses livres, ses CD et son vieil ordinateur. « Ça fait mal au cœur. Même si on n’a rien, ce sont nos affaires. » Comme lui, de nombreux occupants perdent leurs biens en dépit de ce que prévoit, en pareilles circonstances, l’article 3.58 du Code civil.
Derrière les façades
Le soir du 17 octobre, c’est retour à la case errance. Chacun des membres de Zone Neutre se débrouille pour se reloger. Un mois plus tard environ, ils pourront emménager dans un immeuble vide situé avenue George Henri, à Woluwe-Saint-Lambert. Ils y avaient déjà vécu entre août 2024 et mars 2025, avant de se faire expulser. Entretemps, le nouveau propriétaire a accepté la signature d’une convention d’occupation temporaire. En attendant de réinvestir les lieux, les moins chanceux doivent s’éloigner, comme Nadège[7], une autre maman du collectif. Relogée à Bastogne, elle est contrainte de déscolariser sa fille.
Lydia, quant à elle, a la chance de trouver un toit provisoire dans la capitale. Cette privation de repères déstabilise son fils aîné, âgé de 7 ans. Un jour, alors que sa mère vient le chercher à l’école pour rentrer à la maison, il lui demande : « Mais on va dans quelle maison ? », relate Lydia avec un rire sans joie. Son fils, habitué à changer d’environnement, a du mal à comprendre « où est son toit ». « Moi, je peux supporter ça, car je suis adulte, mais les enfants… Tu as peur pour eux ». À mille lieues de l’équilibre dont elle rêvait pour elle et ses garçons en arrivant en Belgique, Lydia affirme « vivre dans l’incertitude ».

Début décembre, le squat de Woluwe-Saint-Lambert rouvre ses portes à Zone Neutre. Ces anciens bureaux de l’Organisation des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OACP) s’étalent sur quelques 3.000 mètres carré, répartis sur trois étages. Vestiges fatigués d’une époque où l’OACP accueillait des réunions feutrées entre diplomates aux costumes anthracites, les longs couloirs à moquette ont perdu leur couleur d’origine. Le chauffage et l’électricité font encore globalement défaut. Sur les portes, des bouts de scotch griffonnés aux prénoms des membres du collectif indiquent que l’endroit reprend vie.
Shady s’est installé au premier étage. Dans sa chambre encore sommaire pendent quelques chemises. Il y a un matelas au sol et un réchaud près de la fenêtre. Questionné sur ses effets personnels broyés, il lâche : « Après avoir assisté à une scène de violence comme ça… J’en ai rien à faire de mes affaires ! C’est que du matériel. » Une forme de culpabilité affleure dans son récit lorsqu’il explique avoir demandé pardon aux manifestants. « Ils sont venus pour nous défendre et ont ramassé à cause de nous, si je peux dire ça comme ça. » Pacifiques et majoritairement jeunes, les manifestant·es étaient venu·es empêcher que des hommes, des femmes et des enfants soient mis à la rue. « Pourquoi autant de violence ? », interroge-t-il. Tandis que sa carrure élancée se penche pour touiller dans une poêle où dorent oignons et ail, Shady « jure » qu’il aimerait pouvoir oublier cette journée.
Saïd, lui, ne l’a pas oubliée. C’est la septième fois que les habitants de Zone Neutre se font évacuer d’un bâtiment occupé, mais cette dernière intervention laisse un goût plus amer que les autres. Il ne s’agissait pas d’une « simple » expulsion, estime le porte-parole. Il y voit une attaque contre les militants et contre un mouvement social qui se politise autour des enjeux migratoires – qu’il s’agisse de plaider pour la régularisation ou de s’opposer aux centres fermés. « Peut-être que ça les dérange », avance-t-il, « de voir que le collectif développe ses activités, sa manière d’exister dans les quartiers et ses luttes ».
« On va au supermarché, on habille nos enfants, on achète quand c’est les soldes, on travaille dans l’ombre. […] Nous contribuons aussi. »
Si Shady, Saïd ou Lydia luttent, c’est avant tout pour pouvoir exister « comme tout le monde ». Lydia parle d’une voix calme. « On ne vient pas en Belgique de notre plein gré, mais parce qu’on a eu des problèmes. » Une fois arrivées sur le sol belge, les personnes sans papiers participent, elles aussi, à la vie sociale et à l’économie du pays. « On va au supermarché, on habille nos enfants, on achète quand c’est les soldes, on travaille dans l’ombre. […] Nous contribuons aussi », liste la mère de 48 ans. Une régularisation de masse permettrait que « tout cet argent soit canalisé et suivi par les autorités », conclut-elle, l’air pragmatique. Il n’est pas question de chercher « le luxe », rappelle Shady, payé 50 euros la journée, mais de vivre « dignement, sans être dans le besoin ».
Lydia, Shady, Saïd, ainsi que 112.000 personnes[8] sans documents de séjour vivent en Belgique. Parmi ces profils aux histoires variées, certains sont arrivés il y a des années voire des décennies. D’autres ont fait toute leur scolarité en Belgique, tandis que d’autres encore y sont nés. Nombreux sont ceux qui finiront leurs jours ici. Ces milliers de personnes soumises à des politiques migratoires de plus en plus répressives demeurent pourtant invisibilisées et privées de la quasi-totalité des droits sociaux.
Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles
[1] Prénom d’emprunt.
[2] Également membre du parti d’opposition Avenir du Congo.
[3] Issus des zones de police locale Bruxelles-Midi, Bruxelles-Capitale/Ixelles, la Mazerine, Nivelles-Genappe ainsi que de la police fédérale.
[4] Prénom d’emprunt.
[5] https://nationale4.be/enquetes/octobre-noir/episode/les-videos-violentes-qui-mettent-en-cause-la-direction-de-la-police/
[6] https://nationale4.be/enquetes/octobre-noir/episode/coups-de-matraque-astreintes-et-loi-quintin-le-prix-de-la-solidarite/
[7] Prénom d’emprunt.
[8] Selon une étude publiée en avril 2023 par des chercheurs de la Vrije Universiteit Brussel (VUB), le nombre estimé de personnes sans papiers (provenant de l’extérieur de l’espace Schengen) en Belgique s’élève à 112.000. Source : https://emnbelgium.be/fr/nouvelles/il-y-112000-personnes-sans-titre-de-sejour-en-belgique-selon-une-nouvelle-etude-de-la?utm_source=chatgpt.com