Les casseroles de Midi

Depuis plusieurs années, la zone de police Bruxelles-Midi traine une sale réputation. Et elle ne fait rien pour la changer…

13 mars 2026 Par Philippe Engels

Écarter les pommes pourries, faire le ménage parmi les policiers violents ? Depuis cinq ans, la zone de police Bruxelles-Midi fait l’exact opposé.

14 octobre 2025, Saint-Gilles.

Parc Marie Janson, juste à côté du parvis de Saint-Gilles. Le 14 octobre 2025, jour de protestation contre le gouvernement Arizona, un groupe de huit « policiers » procède à une arrestation musclée en fin d’après-midi. Un homme se retrouve plaqué à terre face contre le sol. Il n’y a personne à vingt mètres à la ronde. Certains policiers portent un brassard orange au bras, d’autres pas. Dress code disparate. Jean et pull, longue veste brune ou noire. Plusieurs ont une matraque télescopique à la main, agissent masqués et possèdent une bonbonne à gaz lacrymo. Quasi tous ont une coupe buzzcut. L’un d’entre eux a des allures de chef. Il est tout en noir, avec de hautes jambières de protection. Il s’avance vers la personne au sol et lui donne trois coups de pied en direction du dos.

Juste après, un autre membre de ce groupe vient gazer des passants qui filment et s’approchent d’un peu trop près. Un autre encore donne un coup de matraque. Plus tard, cette petite bande va rejoindre un peloton « officiel » où les chefs de section sont les mêmes que ceux mobilisés sur le square de l’Aviation, trois jours plus tard (lire l’épisode 1). Ce mardi-là, l’homme en noir semble disposer d’un ascendant sur ces inspecteurs responsables d’équipes d’intervention. Ils embarquent alors dans des combis. Une autopompe ouvre la route du retour sous les quolibets d’une cinquantaine de personnes soudain aimantées par cette démonstration de force inutile.

Le 14 octobre, en marge d’une manifestation où étaient présentes des familles.

« Bienvenue à Bruxelles-Midi, où s’arrête le respect du droit, commentent ironiquement plusieurs policiers. Ce type de petits coups de pied, c’est la marque de la zone (qui couvre les territoires d’Anderlecht, Saint-Gilles et Forest, NDLR). Nous dénonçons ça depuis tant d’années… » Le « chef » à l’œuvre près du parvis a échappé à une peine de prison en juin 2025. Son père, non. Il s’agit du commissaire Philippe Nizot, jusqu’il y a peu chef des équipes d’intervention dans la zone Midi et qui s’est pourvu en appel. Devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, il a été condamné à 15 mois de prison avec sursis dans une affaire de règlement de comptes meurtrier entre bandes rivales dans le trafic de drogue, où sa police avait joué les cow-boys en donnant des informations à l’une d’entre elles. En raison de ces accusations de collusion avec les milieux criminels, le fils du commissaire avait été privé de terrain. Assurément, il y est revenu.

Uneus, Silva : la mauvaise réputation

« À Forest comme à Saint-Gilles, des policiers sont restés nostalgiques des fameux kobans créés sur le modèle japonais d’une police bien implantée dans les quartiers difficiles et dissous à la suite de scandales comme celui que vous évoquez. Ces policiers ont très envie de recréer ces groupes d’intervention (disons) radicale », raconte Theo Mewis, un citoyen un peu plus engagé que les autres dans les questions liées à la solidarité (il était présent à Anderlecht le 17 octobre pour défendre le collectif Zone Neutre), à la démocratie et à la police. À Saint-Gilles, il s’agissait de la brigade Uneus, réputée violente et raciste. À Forest, la brigade (ou koban) Silva a été supprimé juste après les ennuis judiciaires du commissaire Nizot, qui le dirigeait et où il avait amené son fils.

Le jugement de juin considère que le commissaire Nizot a mis des vies en danger.

Ceci nous ramène à l’été 2020. En quelques mois, la zone Midi – où le commissaire divisionnaire Jurgen De Landsheer vient d’entrer en fonction en tant que chef de corps – se retrouve dans la tourmente. Il y a d’abord l’inspecteur T. qui percute un jeune anderlechtois, Adil Charrot (19 ans), à la suite d’une course-poursuite entre un scooter et trois véhicules de police. Selon plusieurs collègues, le chauffeur se serait aussi vite vanté d’« en avoir sorti un de la rue », en référence aux racines marocaines de la victime. Un courrier envoyé à la hiérarchie policière et étouffé par celle-ci avait dénoncé le racisme ambiant dans la zone ainsi qu’une propension à la violence si peu canalisée.

Coups fourrés, de pied et de poing

Puis vient l’inspecteur V., filmé le 31 mai 2020 dans un commissariat de la rue Démosthène. Cet homme, qui a alimenté son mur Facebook de propos racistes à la suite de l’affaire Adil et des émeutes consécutives, assène le même jour des gifles à un homme menotté puis des coups de poing à un détenu lui aussi racisé. Ceci quinze jours tout juste avant que sa compagne également policière soit jugée pour des… coups de pied portés à la tête d’un homme plaqué au sol lors d’une intervention nocturne dans une cité sociale de Forest.

Des cas emblématiques et dès lors sévèrement sanctionnés ? C’est bien cela le problème. Tous sont encore en service. Tandis que les rares voix à s’être dressées contre cette omerta doublée d’une politique des petits copains ont quitté la zone de gré ou de force.