Les vidéos violentes qui mettent en cause la direction de la police

6 mars 2026 Par Philippe Engels, Lou Lampaert et Lisa Guillaume

Nationale 4 diffuse des images inédites qui montrent la violence des policiers mobilisés pour l’expulsion d’un collectif de personnes sans- papiers à Anderlecht, le 17 octobre dernier. Coups répétés à la tête, gazage intensif de la chaine humaine dressée autour de l’immeuble occupé. Une volonté d’intimider qui était déjà perceptible à deux reprises au cours d’un « Octobre Noir ».

Image extraite d’une vidéo filmée le 17 octobre 2025, à Anderlecht.

Il était 19 h environ, soit l’heure des premiers JT, quand les médias mainstream ont relayé les déclarations du commissaire divisionnaire Jurgen De Landsheer. Ce 17 octobre 2025 censé célébrer comme chaque année la lutte contre la pauvreté, les derniers véhicules de police avaient quitté deux bonnes heures plus tôt les abords du square de l’Aviation où le collectif de personnes sans-papiers Zone Neutre s’était retrouvé à la rue. Le chef de corps de la zone Bruxelles-Midi a alors imposé le discours officiel de la police et absorbé celui du gouvernement fédéral. Cette expulsion, « c’est un dossier difficile », a dit Jurgen De Landsheer. Ajoutant que « la contrainte a été utilisée, mais en juste proportion ».

En « juste proportion ». Les mots ont leur importance. En Belgique, l’usage de la force est légalement autorisé lors d’une intervention policière si quatre critères sont remplis. Ce sont quatre mots clés quand on est policier.

  1. La légalité. L’intervention doit être fondée sur une base légale. Ici, sans attendre le recours en appel, il s’agissait d’exécuter la décision d’un juge de paix bruxellois qui avait donné raison à la société propriétaire du bâtiment vide occupé par Zone Neutre. Cet investisseur néerlandais souhaitait récupérer l’usage intégral de son bien (l’ancien siège du syndicat libéral CGSLB). Malgré la médiation tentée par la commune d’Anderlecht, il avait refusé au collectif Zone Neutre la signature d’une convention d’occupation temporaire durant le temps d’attente du permis de transformer l’immeuble de bureaux en un hôtel de tourisme international.
  2. L’opportunité. Le recours à la force doit s’avérer opportun, légitime. Il y aurait beaucoup à écrire sur le sujet au vu de ce qui précède. Notamment, les négociations engagées par Zone Neutre à Woluwe-Saint-Lambert avec un autre propriétaire, plus conciliant.
  3. La proportionnalité. Il faut que la contrainte soit proportionnelle à l’enjeu. On y reviendra.
  4. La subsidiarité. Il ne doit pas y avoir d’autre manière d’agir. La contrainte ne doit être exercée qu’en dernier recours. Était-ce vraiment le cas sur ce square où le collectif avait su ramener de la joie de vivre en organisant diverses activités ? Pour autoriser l’usage de la force, la ou les personnes concernées doivent aussi être averties de l’usage de la contrainte. Sur ce point, il y a bien eu des « dernières sommations » à quitter le square. Moins de trois minutes avant les premières charges brutales.

Au moment de commenter l’intervention du 17 octobre, en fin de journée, Jurgen De Landsheer pouvait-il ignorer les coups de matraque en direction de la tête portés le matin même par ses policiers ?

Extraits de deux vidéos, aux minutes 7 et 23 de l’intervention policière.

Le commissaire De Landsheer n’était pas présent sur les lieux de cette opération où environ 400 personnes solidaires convenant ensemble d’une attitude non agressive ont voulu s’opposer à l’action de quelque 120 policiers armés de matraques et de bonbonnes de gaz lacrymogène, avec deux autopompes à leur disposition. Mais il avait délégué sur place un « gold commander », comme on dit dans le jargon pour signifier qu’il n’y a qu’une seule autorité de commandement, pénalement responsable. Il s’agissait de son second, le commissaire divisionnaire Sartorius, chef des opérations au sein de la zone Bruxelles-Midi. Laurent Sartorius portait ce jour-là un pull bleu et un casque blanc. Parmi les 140 à 150 vidéos que nous avons réunies pour cette enquête, plusieurs démontrent qu’il était tout près de ses hommes tout au long de l’intervention. À plusieurs reprises, il s’est concerté avec son équivalent politique, le chef de cabinet du bourgmestre anderlechtois Fabrice Cumps, Didier Noltincx. Ensemble, les deux hommes ont échangé des informations avec le commissaire de la zone Bruxelles-Ixelles Piet Van Gucht, chargé de coordonner l’intervention des pelotons (composés de plusieurs sections) et des sections (huit hommes ou femmes).

Le 17 octobre, le commissaire Sartorius représentait son chef de corps.

Sur des « manifestants » – c’est le mot utilisé par la police, ce jour-là – qui cherchaient à se protéger sous des banderoles ou à l’aide de leurs mains, des coups de matraque ont été assénés à la tête, d’autres policiers ont frappé les genoux, ce qui est interdit par une circulaire régulant l’usage de la matraque en pareille situation[1]. Les minutes ont passé, les violences ont continué.

Tant le chef de corps que le bourgmestre avaient des yeux et des oreilles sur place pour constater les dégâts ou les stopper. Des ambulances avaient du reste été prévues le long du boulevard voisin.  Dans l’après-midi du 17 octobre, le socialiste Fabrice Cumps a indiqué aux journalistes qu’il n’était pas « favorable à cette expulsion » et qu’il la considérait comme « un immense gâchis ». Pourtant, les 6 et 17 novembre suivants, lors du premier conseil communal suivant les faits puis à l’occasion d’un conseil de police, il a défendu la thèse du chef de corps Jurgen De Landsheer selon laquelle il n’y aurait pas eu de violences policières le 17 octobre.

Le commissaire divisionnaire Jurgen De Landsheer (photo : compte FB du policier).

Sur la base des images, des informations et des témoignages que nous avons recueillis, il semble évident que la décision de charger de manière frontale dès la troisième minute de l’opération (à 10h22) découle d’un « ordre d’opération » établi par la hiérarchie policière. Malgré nos demandes, nous n’avons pu obtenir ce document. Il est obligatoire avant toute opération de ce type-là. Il évalue les risques, établit les moyens d’intervention nécessaires et indique la stratégie à suivre. Même s’il est maintenu secret, cet ordre d’opération a dû stipuler ceci : libérer l’accès à l’immeuble occupé de manière illégale, selon la justice de paix, si nécessaire en utilisant la force. Ce qui exonérait a priori la plupart des policiers brutaux : s’ils ont agi ainsi, c’est qu’ils ont dû en recevoir l’ordre.

A 10h19, un convoi composé de deux autopompes et de plusieurs véhicules de police remonte le boulevard Poincaré à contre-sens.

Les images tournées très près de l’action par un vidéaste amateur montrent qu’à 10h22, le commissaire de Polbru Piet Van Gucht a donné le signal de l’attaque, par la voix et par le geste, à une dizaine de policiers qui avaient été rapidement disposés en tirailleur (l’un à côté de l’autre) devant l’une des deux entrées principales de l’immeuble. Face à eux, il y a alors une chaine humaine de solidarité. Des personnes plutôt jeunes se tiennent par les bras. Une sur deux en moyenne porte un foulard, un chiffon, un keffieh devant la bouche. Certaines tiennent en mains des banderoles favorables au logement pour tous.

Du côté des soutiens à Zone Neutre, il n’y a pas de projectiles envoyés en direction des policiers ni de volonté d’en découdre. Du côté de la police, il n’apparaît aucune intention initiale de détacher un par un les manifestants. Les premiers policiers qui ont couru tout droit étaient précédés de leur matraque. Des salves de coups ont suivi aussi vite. Rapidement, il y a eu un effet de nasse compliquant la possibilité pour les activistes du logement et des droits humains de s’extraire du périmètre. Un fameux retour en arrière alors que la police du 21ème siècle est censée respecter les principes de gestion négociée de l’espace public.

Ces derniers mois, dit-on à la CGSP, l’usage massif du gaz devient vraiment problématique.

À la minute 10 de l’opération et alors que l’une des portes d’accès au bâtiment a déjà été libérée par la police, deux agents frappent fort sur un petit groupe de personnes qui restent enserrées autour d’une banderole. L’un est gaucher, l’autre droitier. Ce dernier aligne une dizaine de coups au visage, à la tête et au dos de personnes recroquevillées. Selon nos tentatives de recoupements, il s’agirait d’un policier de la zone Midi[2]. Il a monté son cache-cou jusqu’au-dessus du nez. Sous ses coups, une femme d’une vingtaine d’années a subi une commotion cérébrale attestée le lendemain par un hôpital bruxellois. Elle a dû être alitée dans la pénombre pendant une semaine.

10h29. Près de l’une des deux entrées principales du bâtiment. Images filmées de l’intérieur.

Puis, le château gonflable disposé près de la deuxième entrée principale, située à l’intérieur du square, est découpé au canif par un inspecteur principal de la zone Midi. « C’est dangereux », crie un jeune manifestant. Plus tard, des images montrent ce cadre de police en train d’utiliser une grande bonbonne de gaz lacrymogène au-dessus des têtes de ses hommes. Sur une séquence vidéo, une personne s’étonne de son rictus : « En plus, ça vous fait rire ? », demande-t-elle. Au sein du bâtiment occupé par des familles, aussi, ça suffoque de plus en plus (lire notre épisode 2).

Des minutes 17 à 23 de l’intervention, les avancées de la police se font par vagues latérales, le long de l’immeuble. À 10h42, il ne reste plus qu’une petite dizaine de personnes devant cette entrée. Mais elles aussi vont être rudement frappées. Deux gauchers et deux droitiers, surtout, se succèdent pour asséner des coups de matraque de haut en bas, vers la tête, le dos ou les bras. Tout au long de l’intervention, des chefs de section n’ont cessé de pousser dans le dos les policiers placés sous leurs ordres. Ils les ont positionnés et replacés comme les pièces d’un jeu de Stratego. Sur la vidéo de cette ultime charge brutale, on voit un inspecteur-chef de la zone Midi au cœur de la mêlée, cautionnant la volée de coups. Un cliché pris quelques minutes plus tard capte le sourire étrange (ironique ?) qu’il arbore face à des manifestants en colère. Pour de nombreuses personnes présentes ce matin d’octobre et interrogées par Nationale 4, il s’agissait d’une « opération punitive » (lire notre épisode 3) visant à impressionner voire à faire peur. « Ce n’est pas ma police. Vos images génèrent auprès de moi un sentiment de honte », résume un des policiers consultés durant notre enquête.

10h42. Une des deux portes principales est libérée depuis une dizaine de minutes. Mais devant l’autre, les coups pleuvent encore.

Pour justifier qu’il n’y a pas eu de violences policières le 17 octobre, le chef de corps Jurgen De Landsheer et le bourgmestre anderlechtois Fabrice Cumps se sont retranchés derrière un « rapport administratif » dont ils ont cité quelques éléments face à la presse et aux mandataires communaux. C’est dans ce rapport que la prétendue « proportionnalité » des moyens utilisés serait exposée. Nationale 4 a essayé d’obtenir ce document. Jurgen De Landsheer nous a renvoyé vers Fabrice Cumps, et idem en retour, puis ce fut le silence radio.

Fin octobre, le syndicat socialiste CGSP-Police a demandé la création d’une commission d’enquête parlementaire suite à ce qu’il considère comme des violences « rarement vues par le passé ». Il a fait référence à d’autres incidents observés au cours du mois d’octobre 2025. Des arrestations très musclées lors d’une manifestation à Bruxelles contre la coalition Arizona[3], le 14 octobre 2025, entre autres. Avant ça, le 2 octobre, des scènes de panique dans la capitale quand des policiers se sont mis à poursuivre en rue et à traquer dans des cafés de la place du Luxembourg quelques poignées de personnes dénonçant la tiédeur du gouvernement fédéral lorsqu’une flottille humanitaire a été interceptée par les autorités israéliennes au large de Gaza.

Bruxelles, 2 et 14 octobre. Vidéos : Observatoire des violences policières et sources diverses.

Des vidéos réunies par Nationale 4 démontrent que des inspecteurs-chefs de section impliqués lors de l’expulsion du 17 octobre l’ont été aussi le mardi 14 octobre quand un groupe de policiers de la zone Midi – parmi lesquels plusieurs en civil – ont procédé à des arrestations brutales près de la gare puis aux abords du parvis de Saint-Gilles. L’un d’eux est identifié en train de donner de petits coups de pied à un homme au sol. Un type de pratique problématique dans la zone de Bruxelles-Midi depuis plusieurs années (lire l’épisode 4).

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

Un récit détaillé de l’expulsion du vendredi 17 octobre 2025, minute par minute, figure dans le numéro 42 du trimestriel Médor, publié ce 5 mars.


[1] Les conditions d’usage de la matraque font l’objet d’une circulaire nommée GPi 48 qui règlemente pour la police intégrée une formation continuée dénommée « maîtrise de la violence sans armes à feu ». Tous les policiers sont censés recevoir une formation de base dédiée au maniement et à l’utilisation de la matraque pendant leur formation à l’académie de police. Un des principes de base est qu’un policier – sauf situation de légitime défense – ne peut pas porter de coups directs à la tête, au visage, à la nuque et aux articulations du coude et du genou. C’est ce qu’on appelle des « zones rouges ». Un « accident » peut arriver si « l’adversaire » se déplace rapidement entre le départ du coup et le moment de l’impact.

[2] En première ligne, ce vendredi-là, il y avait des policiers de la zone Midi (Anderlecht, Forest et Saint-Gilles) et d’autres de Polbru (Bruxelles – Ixelles).

[3] Réunissant depuis le mois de février 2021 la N-VA, le MR, le CD&V, les Engagés et Vooruit.