Apprendre son métier dans « un taudis dégueulasse »

1 avril 2026 Par Philippe Engels

En Wallonie et à Bruxelles, dix ans après un scandale retentissant, la vie dans de nombreux homes pirates reste sous le seuil de dignité. Nationale 4 livre les premiers résultats d’une immersion délicate dans ces lieux de grande opacité. Témoin n°1 : Sara. Fonction : éducatrice.

Dans cette résidence d’une ville de Wallonie, il y a trois ans, le prix d’une chambre collective était d’environ 1.300 euros et l’entretien des chambres n’était pas compris dans le prix.

Octobre 2016, Gosselies (Charleroi). En mode urgence, des policiers perquisitionnent le 5, rue de la Ferté, où est exploité le home Massimo. Ils y découvrent des résidents affamés, sales et maltraités, parmi lesquels des personnes atteintes de troubles neurologiques graves, des victimes d’addictions et des pensionnés qui n’ont pu trouver de place ailleurs. Les tenanciers s’offrent au même moment des vacances dans le sud et roulent dans des voitures de prestige. Quatre ans plus tard, ils seront condamnés à de la prison ferme. Un « home de la honte »[1] fermé sur le champ. Réaction dans les milieux politiques : « Plus jamais ça ! »

Avril 2018, Liège. Dans une de ces Structures d’hébergement non agréées (SHNA) comme la Région wallonne en compte à l’époque une cinquantaine, une ministre régionale et un échevin liégeois présentent la réaction des autorités face au phénomène méconnu des maisons ou homes « pirates ». À l’avenir, ces établissements à 1.300, 1.500 voire plus de 2.000 euros la chambre, qui permettent aux hôpitaux psychiatriques ou aux cpas débordés de se délester d’un public de rejetés, vont devoir se soumettre à une série de normes sanitaires sans quoi ils seront hors-la-loi. Un décret leur donne 15 ans pour s’adapter, obtenir une autorisation et accepter des contrôles. Ah oui, un « détail » (ou non) : en Wallonie – comme à Bruxelles – rien n’est vraiment prévu en termes de sanctions pour ceux qui refusent ces règles.

En ce moment, la situation est donc transitoire. Au sud du pays, 16 SHNA ont demandé et obtenu leur agréation. On parle désormais d’Habitations Collectives (HC). Pour les autres, cela reste flou. Y a-t-il un projet de vie pour chaque résident·es ? Existe-t-il un réel suivi médical, psychologique, psychiatrique ? La nourriture est-elle correcte ? Et l’hygiène, la sécurité ? Pas toujours. Pas souvent. Le 18 décembre dernier, la police de Charleroi a ainsi dû intervenir dans un autre « home de la honte », selon les médias mainstream. Les Cygnes de l’Étang ont dû fermer entretemps. Comme si l’histoire se répétait.

Trop peu de personnel et des occupants laissés à l’abandon.

Pour les deux premiers épisodes de cette série, Nationale 4 donne la parole à des invisibles. Deux femmes dont le récit illustre le malaise persistant dans ces institutions où le manque de personnel est criant. Voici tout d’abord l’histoire de Sara[2]. Dans une résidence d’une grande ville de Wallonie, où ont été prises toutes les photos de cet article, Sara a appris son métier d’éducatrice dans des conditions très difficiles. Parmi les cris et les punaises de lit. C’était il y a trois ans. Aujourd’hui et c’est une fameuse surprise, la résidence en question a obtenu le feu vert de l’AVIQ (Agence wallonne pour une vie de qualité). À l’époque, elle pouvait se prévaloir d’une étonnante agréation donnée par les autorités locales. Ce que Sara décrit, nous l’avons observé dans plusieurs homes wallons et bruxellois.

Les autres éducatrices gueulaient sans arrêt. Moi, je passais derrière pour rassurer les plus fragiles comme je le pouvais.

Sara, éducatrice.

« Ce qui m’a de suite frappée, raconte Sara, c’est l’énorme décalage entre les photos présentées sur le site de la résidence et mon constat sur place. Au personnel et aux 80 résident·es environ, la direction vendait du rêve. Dans les faits, toutes les chambres étaient sales. Il n’y avait qu’une seule personne pour s’occuper du nettoyage. Enfin, je parle des espaces communs. Les chambres, elles, elles devaient être nettoyées par les occupants.

Ce n’était pas une mauvaise idée en soi : ça avait du sens de les impliquer dans des tâches journalières. Mais pas comme ça, sans leur expliquer comment faire, sans les encadrer un minimum. Beaucoup n’étaient pas en capacité de se laver seuls ou de mettre une taie d’oreiller. Comment pouvait-on espérer qu’ils entretiennent leurs chambres ? Résultat, les semelles collantes aux étages ramenaient de la crasse au rez-de-chaussée et le sol n’y était jamais net.

Toutes les lunes, il y avait un grand nettoyage général ; puis, jour après jour, cela devenait sale, puis franchement dégueulasse comme dans un taudis. Les autres éducatrices gueulaient sans arrêt. Moi, je passais derrière pour rassurer les plus fragiles comme je le pouvais. Je me rappelle d’une schizophrène d’une trentaine d’années qui s’est plainte d’un viol, d’un jeune autiste de 19 ans tout perdu et aussi d’un couple de retraités à qui j’avais conseillé de se trouver un vrai home. Quand je les ai revus après, ils étaient plus souriants, plus propres. »

Au mur, ce sont des punaises de lit, écrasées.

« Nous ne formions pas une bonne équipe. Il y avait un veilleur de nuit et une personne pour la cuisine mais qui n’était pas formée pour ça. Les infirmières étaient des externes qui se relayaient une à une pour la douche du matin et aussi pour distribuer les médicaments. Parmi les éducs, y avait souvent des burn-out. Faut dire que chacun·e devait s’occuper d’une bonne vingtaine de résidents…

Un jour, une stagiaire était à une table avec un petit groupe de dix personnes. Avant son arrivée, il n’y avait aucune activité au programme. C’était comme ça depuis de longs mois. Rien. Le néant. Un des résidents a dit alors : « Tiens, si on faisait ça, cet après-midi ? » – je ne me souviens plus ce qu’il proposait. On n’a pas vraiment eu l’occasion de l’entendre, car la réaction a fusé : « On n’est pas au Club med’, ici », a rouscaillé une responsable.

Il n’y avait pas de réelle autorité. Le directeur, on ne le voyait quasiment jamais. La secrétaire administrative, peut-être, avait un côté rassurant pour les occupants. Elle venait d’un pays de l’Est. Elle avait de l’empathie, elle. »

Des raviolis en direct de la boîte à l’assiette. Des fricandelles-frites sans légumes.

« En théorie, il fallait avoir 18 ans pour accéder à cette résidence et la limite d’âge était de 60 ans, même s’il y avait des gens plus âgés. C’était un atroce mélange de personnes aux profils médico-sociaux et psychiatriques très différents. Leur nourriture n’était pas équilibrée. Il arrivait qu’on leur serve des raviolis en direct de la boîte à l’assiette avec un sachet de fromage râpé par table, pas deux, hein. Ou des fricandelles-frites sans légumes. Ça se ressentait tellement que la direction voulait limer tous les coûts…

Pour accéder à la grande pièce qui servait notamment de réfectoire, les résidents devaient attendre à l’heure dite derrière la porte, comme en maternelle. Celui qui venait un peu en retard ou trop alcoolisé était puni. Au mieux, il pouvait venir plus tard et on lui donnait une tartine. C’est contre mes principes de dire ça, mais comment reprocher à certains qu’ils aillent faire la manche et picoler dans les environs ? Ils avaient juste un peu faim ou s’ennuyaient beaucoup trop. »

Les visiteurs ne montaient pas aux étages, où se trouvaient les chambres.

« Je suis sortie de cette expérience en ayant bien compris que l’habitat influence fort – vraiment très fort – la vie qu’on mène. Pour moi, c’est clair, les lieux auraient dû être déclarés insalubres. Le personnel à fleur de peau s’énervait sans cesse pour exprimer son malaise, sans doute. Le directeur était soit aveugle, soit inconscient ou alors il aurait dû changer de business. Ça m’a marquée à vie. »


[1] La RTBF et la revue Alter-Echos ont produit des enquêtes fouillées, à l’époque.

[2] Le prénom a été modifié.