Mourir avant la mort
Suite de notre enquête-immersion dans des homes très particuliers…
La voix des femmes qui résident dans les homes pirates est étouffée. Elles se retrouvent dans des lieux froids, parfois violents, souvent pour de longues années d’extrême ennui.

À Dinant, au moment du Covid, Marie[1] apprend qu’un de ses amis de jeunesse est à l’hôpital. Elle vient lui apporter un peu de réconfort. Elle perçoit assez vite le risque qu’il se retrouve à la rue. Ensemble, ils échangent quelques souvenirs. Il y a de l’espoir, de petites économies et une fine pension, tout de même. Puis, un matin, l’ami n’est plus là. Marie découvre qu’une sorte de contrat prérempli, à durée indéterminée, comprenant un tarif mensuel de 1.200 euros et une clause de résiliation d’un mois, a été signé avec une maison pirate située à vingt kilomètres. L’hôpital et le home non agréé se sont arrangés. Marie n’a rien vu venir. Elle avait un autre plan pour son ami. Trop tard, il a disparu et Marie redoute que ce soit pire encore si elle dénonce la situation.
Au même moment, à Liège, Lucie[2] se fait démarcher en rue par un intermédiaire non identifié par Marthe, Philippe et d’autres bénévoles qui luttent sur les coteaux de la citadelle pour sauver du froid des personnes qui n’ont pas de toit. Ici aussi, la mécanique semble huilée. À Lucie, l’intermédiaire a fait miroiter une vie tranquille dans un home retapé, au nord de la ville. Marthe accompagne Lucie pour voir ce qu’on lui propose. Dans cette maison pirate qui a copié le nom d’une structure de soins bien connue dans la région, il faut laisser la carte d’identité et le gsm à la réception. Chaque jour à 18 heures, un gardien vient placer un gros cadenas sur la porte d’entrée. « L’enlèvement », comme dit Philippe, est évité de justesse.
« Les maisons d’hébergement collectif pour personnes en difficultés prolongées – également appelées ‘Structures d’hébergement non agréées’ (SHNA) – sont des lieux d’accueil destinés à un public hétérogène. En effet, il peut s’agir de personnes présentant des troubles psychiatriques, de personnes handicapées, de personnes présentant un double diagnostic ou encore étant dans une situation de précarité sociale. »
Définition des homes pirates lue sur le site de l’AVIQ (Agence wallonne pour une vie de qualité)
À Bruxelles, il y a cinq ans, Sandra, Fatiha et Sylvie[3] se retrouvent dans une résidence non agréée, non contrôlée par les autorités de la ville-région, mais dont la porte se veut ouverte à toute personne en souffrance sociale ou mentale. L’une n’a plus de famille, la deuxième a eu un bête accident qui suit d’autres gamelles, la troisième semble proche de la démence. Au début, c’est mieux qu’avant. Il y a toujours moyen de trouver pire dans ce type de structures « palliatives ». « Des mouroirs », comme disent Sandra et Fatiha.
Une forme de carapace collective se forme alors face aux galères communes. On se soutient comme on peut. On découvre d’autres têtes. On boit trop parce qu’il y a tant de choses à oublier. Puis vient la lassitude face aux jours sans projet, face à l’alimentation trop fade, aux médisances réciproques et à l’absence de chaleur humaine. Une infirmière s’avère « une crème » mais une autre est décidément stressée, débordée. Un éducateur fait ce qu’il peut mais d’autres crient ou même insultent quand la marmite bouillonne dans ce huis-clos où les visites sont très rares. Les rides se creusent. La déprime augmente.

« J’ai encore un quart de siècle à vivre et l’impression de mourir avant la mort », souffle une de ces femmes. L’ennui si intense charrie une perte d’estime de soi. Souvent dans ces homes pirates, la cohabitation directe s’avère pénible. « Je m’y sens de plus en plus malade », témoigne une autre résidente. On ne soigne pas une dépression profonde en partageant sa chambre avec une victime de l’Alzheimer. Quand on a tendance à se replier sur soi, il y a meilleure compagnie qu’une voisine qui ne sort pas un mot sur la journée. Surtout, il n’y a aucune personne de référence vers qui se tourner pour faire entendre une plainte. C’est ça, sans doute, le plus pénible : ce sentiment d’abandon voire d’exploitation à des fins financières.
Et le verrou se ferme à double tour quand ces femmes découvrent qu’il vaut mieux se taire et encaisser en silence. Invisibilisées, elles sont gagnées par la peur d’être déplacées si elles se plaignent auprès de la direction ou de leurs administrateur·ices de biens (ou de la personne). Dans ce milieu rude, les mots « menaces », « punitions » ou « représailles » sont entrés dans l’usage courant. Une phrase tourne en boucle : « La rue tout de même, c’est pire, non ? »
[1] Le prénom a été modifié.
[2] Prénom modifié.
[3] Prénoms d’emprunt, ici aussi.