Comment l’antiquaire Theunissen a créé une galerie d’art virtuelle
Peu de temps après les ennuis judiciaires de Didier Reynders, l’antiquaire Olivier Theunissen a cherché à céder une partie de son patrimoine immobilier familial et il a transformé une discrète et « belle demeure brabançonne » en une galerie d’art virtuelle. Résultat cumulé de la vente : 199.081 euros. Un montant nettement supérieur à la valeur estimée des objets. « Ce procédé pourrait s’inscrire dans un mécanisme de blanchiment », dit un expert consulté par Nationale 4.

Le dimanche 16 mars à 15 heures, Olivier Theunissen n’est pas présent dans les locaux ucclois de la salle de vente aux enchères Haynault. D’ailleurs, il n’y a ni vendeurs, ni acheteurs ce jour-là au n°9 de la rue de Stalle. Tout s’est passé en virtuel, via le web. Avis aux amateurs d’art et d’antiquités : il y avait « l’entier contenu d’une belle demeure brabançonne » à se mettre sous la dent. Un total de 362 lots pour une vente online très mystérieuse. Avant le signal de départ, il était possible d’aller découvrir les meubles, les peintures ou les objets en question en prenant rendez-vous à une heure et à une adresse convenue. Sur la photo de présentation de la vente, on pouvait voir la façade arrière de la « belle demeure brabançonne ». Rien de plus.

Dans la rubrique « Arts Libre » du quotidien La Libre, le 12 mars, le journaliste Philippe Farcy a maintenu le parfum d’énigme à trois jours de l’événement. Savait-il qui vend ? Sous le titre « Jolie vente d’une maison dans le Brabant wallon / Il y a dans le Brabant wallon des potentialités immenses de trouver de beaux objets », il a écrit ceci :
« Quelques achats auprès d’antiquaires bruxellois montrent par ailleurs qu'(ils) se firent dans les dernières décennies en chinant au Sablon ou à la Brafa. »
Pense-t-il à la galerie d’Olivier Theunissen ? Il attire en tout cas le chaland : « Le goût dans cette maison est sûr et bien senti. »

Cette maison sera en vente quelques semaines plus tard au prix de 2,2 millions d’euros via les agences immobilières Sotheby’s et Barnes. En fait, la belle demeure appartient aux parents de l’antiquaire Theunissen, dont la santé est devenue précaire. Dans le petit milieu fermé du Sablon, on a observé que l’homme décoré à deux reprises par le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, en 2012 et 2018, se montre très nerveux, pressé et préoccupé depuis les perquisitions menées chez son ami politique. Outre son mobilier existant, la maison aurait accueilli une série de lots effectivement en provenance du Sablon. Les photos reproduites ci-contre montrent que le moindre espace est saturé d’objets. « Il a raclé les fonds de tiroir », raille un insider.



D’un coup, la belle villa de la rue du Printemps, à Ohain (Lasne), s’est trouvée reliftée en galerie de vente. Juste à côté se trouve une maison dessinée par le même architecte. Elle aussi a été mise en vente au début de 2025, à 1.495.000 euros. Olivier Theunissen assure qu’il n’a « rien à voir avec ça ». Lui-même est domicilié à 1,5 kilomètres de là dans la même commune. C’est là que les policiers fédéraux sont venus perquisitionner, le 4 juin dernier, à la recherche de traces de blanchiment.
Auprès du fondateur de la salle de vente Haynault, Rodolphe de Maleingreau d’Hembise, Olivier Theunissen s’est senti à l’aise. Tous deux sont administrateurs de la société anonyme ITB-Tradetech qui s’est fait une spécialité dans la traverse ferroviaire [i]. Combien a rapporté à Olivier Theunissen la vente d’art du 16 mars ? Les résultats se retrouvent sur le site web de la Gazette Drouot, considérée comme une référence dans la vente aux enchères en matière d’art. Au total, l’ensemble des lots avait été estimé entre une valeur basse et 136.135 euros (estimation haute) par les organisateurs. Le résultat de la vente, lui, est de 199.081 euros.
Des meubles, peintures ou objets sont partis à plus de trois, cinq ou dix fois l’estimation de départ.
Quelques exemples :
Un cabinet du XVIIème siècle, petit meuble qu’on peut trouver à la galerie Theunissen et de Ghellinck du Sablon, a été vendu à 2.900 euros alors que la valeur estimée était entre 800 et 1.200 euros.
Une toile d’Hendricx De Clerck, l’Adoration des Mages, est partie à 15.400 euros alors que l’estimation variait de 5.000 à 7.500 euros.


Nous avons interrogé un spécialiste de la lutte anti-blanchiment. Voici son avis par rapport à ce type d’opération :
« Mettre tous ces objets dans une belle villa et les vendre en ligne, il est clair que ce procédé pourrait s’inscrire dans un mécanisme de blanchiment. De manière générale, surtout quand on a du cash, voire beaucoup de cash, l’achat (et la revente) d’œuvres d’art est intéressant. Car on se trouve dans un milieu beaucoup moins contrôlé, transparent et réglementé que le système financier où les mécanismes de prévention, les obligations légales, les déclarations à des cellules anti-blanchiment sont devenus de plus en plus contraignants. C’est un milieu où on fait beaucoup de noir et où on est habitué à manipuler des sommes sachant que, le plus souvent, il s’agit d’un commerce à l’échelle internationale. On peut y injecter du cash et acheter de petites choses, de la décoration, des peintures, etc., avec des montants d’argent qui ne sont pas exorbitants. Ça permet ainsi très vite de transformer de l’argent sale en des objets soi-disant de grande valeur. Ces objets peuvent circuler facilement d’une main à l’autre et être cédés à des prix supérieurs. Les opérations génèrent un bénéfice immédiat et elles sont très difficiles à tracer. Dans cet ‘autre monde’ très sélect – le commun des mortels ne doit pas s’y aventurer en espérant vendre une statuette car il serait de suite repéré – on peut assez facilement obtenir de fausses attestations, de faux certificats. Les circuits préexistants sont difficiles à pénétrer. Les enquêtes judiciaires deviennent très difficiles car il y a désormais très peu de policiers spécialisés. »

Pourquoi Olivier Theunissen a-t-il réalisé ces ventes express d’immobilier et d’art, trois mois à peine après la mise en cause judiciaire de Didier Reynders ? Aurait-il aidé l’homme politique et/ou son bras droit Jean-Claude Fontinoy à blanchir de l’argent sale ? Avant même d’être perquisitionné le 5 juin, le même jour que Fontinoy, selon Le Soir, De Standaard et Le Vif, Olivier Theunissen a renoncé à son poste de juge consulaire à Bruxelles. Il vient aussi d’être mis en congé de sa fonction de vice-président de la Chambre royale des antiquaires de Belgique. Auprès de Sudinfo, son associé Nicolas de Ghellinck a par ailleurs déclaré que leur galerie du Sablon allait fermer : « On arrête la boutique, a-t-il dit. Il n’y a plus assez de passage. On travaillera désormais par internet. Cette fermeture n’a rien à voir avec la perquisition. » Autant de décisions en cascade alimentent forcément le doute.