Les « aveux » du fils imprudent
Nationale 4 produit des enregistrements sonores qui ressemblent à des aveux. Fils cadet d’Esther Rodriguez, patronne d’un réseau de dix homes, Nabil Boulatiour explique qu’un docteur B. surfacturait des prestations médicales. Il détaille aussi comment des soins infirmiers ont été déclarés à l’INAMI alors que les prestataires étaient… absents.
Gosselies, le 10 octobre 2025. Les services fédéraux d’inspection sociale – INAMI et ONSS – opèrent une visite surprise au 5, rue de la Ferté. Le siège de la Résidence Nais. Un autre établissement wallon de la famille Rodriguez-Boulatiour est « visité » le même jour, à Sombreffe. Chez Nais, les abords sont peu accueillants. Il y a là un portique fermé en permanence, une sonnette et une plaque indiquant la résidence dont on ne distingue pas les bâtiments, situés en contrebas à une centaine de mètres. Des caméras quadrillent les lieux. Filmant le portique d’entrée, les couloirs et même les bureaux du rez-de-chaussée, ce qui est illégal.

La venue des « policiers » crée l’émoi auprès du personnel et des résidents. « Ils n’ont pas visité les deux étages, raconte un témoin. Ils sont juste restés au rez-de-chaussée où il y a la pièce commune et les bureaux. » « Encore heureux pour la direction », ajoute une autre personne présente. Sur des photos datant de ce moment-là, on voit des chambres où les fils électriques sont apparents, où un matelas est trop petit pour le cadre du lit, où une penderie est cassée, où un résident est prié de dormir sur un matelas non recouvert de draps.
Ce devoir d’enquête du 10 octobre dernier figure parmi d’autres opérations menées durant l’automne puis l’hiver dernier dans les résidences pour public fragile et/ou précaire détenues par cette famille au business atypique. Dans le cas de Gosselies, cette enquête est particulièrement sensible. Le 6 octobre 2016, des policiers avaient perquisitionné la rue de la Ferté, où était exploitée à l’époque la « Résidence Massimo ». Ils y avaient découvert des résidents affamés, sales et maltraités, dont les cartes d’identité et de banque étaient utilisées pour permettre aux tenanciers de s’offrir des vacances dans le sud et des voitures de prestige (voir nos épisodes 1 et 2).
Le verdict judiciaire de septembre 2020 avait sonné comme un avertissement sans frais pour Esther Rodriguez, considérée par la justice comme la figure de proue du réseau familial. La patronne avait évité une peine de prison parce qu’elle aurait laissé tous les pouvoirs sur ce home-là à son frère Oscar.

Sur quoi porte l’enquête judiciaire ?
Comme il l’a confirmé à Nationale 4, l’Auditorat du travail de Bruxelles mène une enquête centrée essentiellement sur d’éventuelles fraudes sociales dans plusieurs maisons appartenant à cette famille installée à Bruxelles et dans sa périphérie. Selon nos informations, le premier devoir d’enquête portait sur des faits de traite des êtres humains. Par ailleurs, il semble que les enquêteurs souhaitent élucider un décalage entre le manque de soins constaté par de nombreux occupants, plaignants ou membres du personnel, d’une part, et les prestations déclarées à la sécurité sociale, d’autre part.
À ce propos, Nationale 4 verse de nouveaux éléments au dossier : des enregistrements sonores qui ressemblent à des aveux. Qui parle ? Nabil Boulatiour, 35 ans. Il est le fils d’Esther Rodriguez et le neveu d’Oscar Rodriguez. Depuis 2017, il a pris la main sur les établissements du groupe familial qui sont localisés en Wallonie. La Résidence Nais (ex-Massimo), donc, mais aussi la Résidence Nayla de Sombreffe et la Résidence Lyla de Profondeville. Les deux premières ont été agréées auprès de l’AVIQ (Agence wallonne pour une vie de qualité). La troisième n’a pas encore le statut d’Habitation collective. Il s’agit encore d’une maison « pirate ». Ensemble, les trois peuvent accueillir jusqu’à 160 personnes[1].

Ces enregistrements laissent comprendre que Nabil Boulatiour et son associé Ismaïl Balbal ont mal vécu la descente surprise des inspecteurs sociaux. L’ONSS qui vient seul pour un contrôle du respect des lois sociales, ça « ok », dit Nabil Boulatiour. L’INAMI qui débarque pour voir si les prestations du personnel soignant ont été bien encodées, ça « ok également », ajoute-t-il. Mais l’ONSS et l’INAMI ensemble, « c’est bizarre », intervient une infirmière qui travaille à l’occasion chez Nais. « C’est pas normal », coupe le plus jeune enfant d’Esther Rodriguez, qui a pris l’habitude de répondre aux questions de l’AVIQ en laissant parler son avocat bruxellois.
On est juste après la venue des enquêteurs spécialisés, en octobre 2025. Nabil Boulatiour cherche à se rassurer. Face à des membres du personnel, il tente aussi de minimiser le « stress ». Il ne réalise pas qu’il est enregistré.
Le fils imprudent parle d’un médecin – le docteur B. – qui est au cœur de l’enquête judiciaire en cours. Ce Dr B. aurait été choisi par Esther Rodriguez. Il aurait rentré des prestations chez Nais jusqu’en 2025. Ce médecin paraît encore très ami avec Hakim Boulatiour, le frère aîné de Nabil, en charge de plusieurs résidences sur le territoire bruxellois. Sur les réseaux sociaux, le Dr B. et « Hakim » échangent des tuyaux sur des coups réalisés ou à tenter dans l’immobilier, la vraie passion de la famille.
Voici ce que dit Nabil Boulatiour à propos de ce médecin :
« Ce médecin voyait peut-être 1 ou 2 ou 10 ou 15 patients, mais il en facturait 40. »
Nabil Boulatiour, octobre 2025.
Nabil Boulatiour égratigne au passage sa mère. Écoutons-le à son propos :
Surtout, le plus jeune des Boulatiour reconnaît avec une forme de légèreté assumée que… les infirmières ou les infirmiers de Nais ne sont pas forcément présent·es quand des prestations sont encodées auprès de l’INAMI.
Un mot d’explication, ici :
Pour éviter la surfacturation, l’Institut national de maladie-invalidité oblige le personnel infirmier à effectuer un geste bien connu dans le secteur des soins de santé : il consiste à introduire dans un boitier fourni par l’INAMI la carte d’identité du patient ou de la patiente soigné·e. De manière obligatoire, ce geste administratif permettant ensuite un remboursement d’argent public doit être effectué par une infirmière ou un infirmier accrédité·e. et ce, sur le lieu des soins.
Or, chez Nais, notamment, on aurait pris une certaine liberté par rapport aux règles, comme le laisse entendre l’enregistrement suivant :
C’est Nabil Boulatiour qui le dit : passer les cartes pour quelqu’un d’autre est bien entendu « illégal ».
Trois anciens membres du personnel de Nais, qui n’ont jamais porté une blouse blanche, ont indiqué à Nationale 4 que les gestionnaires leur avaient également demandé de passer ces cartes d’identité rassemblées dans une boite qui se trouvait dans les bureaux de direction du rez-de-chaussée (voir aussi notre épisode 2).
Plusieurs patient·es ou leur famille nous ont fait part de l’insuffisance des soins au sein des résidences de la famille Rodriguez-Boulatiour. Pas seulement à Gosselies, d’ailleurs. Aussi et surtout à Bruxelles. À ce stade, ils ou elles s’expriment de manière anonyme. Afin d’éviter les représailles.
[1] Chiffres fournis en 2025 par l’AVIQ.