Enquêtes sur un réseau de homes où le soupçon grandit

20 juin 2026 Par Philippe Engels

« Ma mère n’est pas Pablo Escobar, mais… », dit l’un des fils de la Bruxelloise Esther Rodriguez. Avec l’aide de ses enfants, celle-ci a monté un groupe familial qui s’est spécialisé dans l’accueil de personnes fragilisées par la maladie, la vieillesse, le manque de ressources financières ou alors atteintes de troubles neurologiques et psychiatriques graves. Un cas unique en Belgique. Un business de la misère qui sent décidément le soufre. En 2020, la famille avait reçu un sévère avertissement judiciaire. Selon l’enquête prolongée par Nationale 4, les mauvais traitements et le manque de personnel continuent à nourrir des plaintes chroniques dans plusieurs résidences de la famille, agréées ou non. L’Auditorat du Travail de Bruxelles confirme de son côté qu’il mène une enquête sur une fraude sociale de grande ampleur.

Résidence Nais (Gosselies), 2024. Des images montrent que cet homme est resté au sol pendant près de cinq heures.

Depuis 28 ans, Maria Esther Concepción Rodriguez exploite des homes et résidences dans les trois Régions du pays. D’abord une maison reprise à Bruxelles en 1998. Puis, 1, 2, 5,…,11. Aujourd’hui, le compteur est fixé au chiffre 10. Une maison d’accueil établie à Overijse – la Résidence Ofelia – a dû fermer ses portes en juin 2024. L’agence flamande Zorg en Gezondheid avait constaté, lors de plusieurs visites d’inspection, que les soins n’étaient pas prodigués par du personnel qualifié, que les médicaments administrés n’étaient pas identifiables et que plusieurs cages d’escaliers n’étaient pas sécurisées[1]. Un patient atteint de démence avait été retrouvé attaché sans que sa famille en ait été avertie. Lors d’une visite surprise de Zorg en Gezondheid (en français, Soin et Santé), une résidente se trouvait affalée sur une chaise avec un morceau de pain calé dans la bouche. Au moment de sa fermeture, cette résidence accueillant 46 personnes et installée le long d’une route de campagne ressemblait déjà à un manoir à l’abandon.

Fermeture de la Résidence Ofelia (Overijse), en juin 2024.

Née en mars 1954 sur l’île espagnole de La Palma, aux Canaries, Esther Rodriguez s’est spécialisée dans une activité spécifique. Active avant ça dans le secteur des soins, cette femme réputée directe et autoritaire a compris qu’il y avait une niche de marché à occuper. Depuis sa première gérance, à la fin des années 1990, donc, elle s’est adressée à un public socialement précarisé et à des personnes souffrant de problèmes neurologiques ou psychiatriques graves. À l’époque, déjà, les cpas manquaient de places d’accueil, les hôpitaux (psychiatriques) ne savaient où envoyer certains patients qui y avaient achevé un parcours de soins souvent long. Esther Rodriguez recueillait et, aussi, elle démarchait. De nombreux articles [2], témoignages ou documents judiciaires indiquent que cette mère de trois enfants en a fait un business. Dans les résidences qu’elle a reprises ou ouvertes, la cheffe de réseau a souvent récupéré des bâtiments abandonnés par d’autres gestionnaires ou frisant l’insalubrité. Elle y a évité des investissements de réfection ou d’entretien trop coûteux. Elle a embauché du personnel low-cost. Elle s’est arrangée pour faire payer ses chambres à 1.500, 2.000 et jusque 2.300 euros le mois par les allocations et aides sociales de ses occupant·es.

Esther Rodriguez et ses trois enfants (Nabil, Hakim et Yasmina Boulatiour) : tous les quatre ont des responsabilités au sein du « groupe » familial. Photo : compte FB d’Esther Rodriguez.

Une autre caractéristique de ce réseau accueillant actuellement environ 400 personnes, c’est sa structure exclusivement familiale. Avec Youcef Boulatiour, né en Algérie en 1947, Esther Rodriguez a eu trois enfants, nés à Bruxelles, et ceux-ci sont tous trois impliqués dans le business familial, au même titre que leurs compagnes, compagnon, nièces ou neveux. Il s’agit d’un cas unique en Belgique. De 2013 à 2016, Maria Esther a même intégré son frère Oscar/Massimo[3] dans l’organigramme du « groupe ». Cela a assez vite tourné à la catastrophe. En octobre 2016, la police a mis sous scellés la Résidence Massimo « gérée » par le frère Rodriguez à Gosselies (Charleroi). En septembre 2020, le Tribunal de 1ère instance du Hainaut l’a condamné à cinq ans de prison en raison de l’ « extrême gravité des faits », dit le jugement, « commis au préjudice de personnes vulnérables que la société se doit de protéger » : faux en écritures, abus de biens sociaux, pratiques de marchand de sommeil, manipulation de données informatiques afin de se procurer un avantage économique illégal, non tenue de comptabilité, entre autres. C’était un récidiviste. Lui qui roulait en Ferrari avait fui en Espagne. Il n’a pas interjeté appel.

Extrait du jugement de septembre 2020. Des conditions d’hébergement « incompatibles avec la dignité humaine ».

Selon ce jugement cinglant, les policiers avaient été frappés par l’insalubrité des lieux, l’hygiène médiocre, les soins inadaptés, l’absence d’eau chaude dans les douches, la malnutrition et le mélange entre des résident·es qui avaient cependant besoin d’une attention spécifique. Esther Rodriguez avait été poursuivie devant le tribunal correctionnel pour abus de biens sociaux, faux en écritures et participation à une organisation criminelle. Il était apparu qu’elle avait envoyé vers la Résidence Massimo des personnes qui ne lui convenaient plus dans ses maisons d’accueil bruxelloises et qu’elle avait prospecté auprès des services sociaux de plusieurs communes afin d’aider son frère à remplir le « home de la honte », comme l’avaient surnommé plusieurs médias. Mais à l’époque, la principale responsable du réseau Rodriguez-Boulatiour avait bénéficié de la clémence du tribunal et échappé à toute sanction. En a-t-elle profité pour augmenter les standards de qualité dans ses neuf autres résidences ? Les soins s’y sont-ils améliorés ? Nos deux ans d’enquête sur ce groupe familial où l’on distribue encore d’importants dividendes ne permettent pas d’apporter un « oui » rassurant à ces deux questions.

Résidence Bruyères 2 (Auderghem). Ceux qui se plaignent sont mutés ailleurs.

Plusieurs témoignages que nous avons recueillis font état de problèmes récurrents dans des résidences bruxelloises et wallonnes. Ceci est renforcé par des documents montrant des négligences comparables à celles jugées pénalement en 2020. Même à Gosselies, où la Résidence Massimo a été reprise entretemps par le plus jeune fils d’Esther Rodriguez, Nabil Boulatiour (ce sera l’objet de nos épisodes 2 et 3[4]), de mauvais traitements présumés font l’objet de plaintes et le manque de personnel qualifié semble rester problématique. Dans des enregistrements sonores que Nationale 4 s’est procuré, Nabil Boulatiour reconnaît lui-même ses ennuis avec les services d’inspection sociale. Il cherche à les minimiser. Et il charge sa… mère Esther Rodriguez :

« Ma mère n’est pas Pablo Escobar (…) », dit-il. Mais avec la société dont elle nous proposait les services, « les soins n’étaient pas toujours bien faits ».

Dans une table de nuit, à la Résidence Nais (Gosselies), un peu d’argent de poche, des médicaments et des excréments.

L’Auditorat du travail de Bruxelles a confirmé à Nationale 4 qu’il mène en ce moment une enquête relative à plusieurs résidences de la famille Rodriguez-Boulatiour, sans préciser combien d’établissements sont concernés ni lesquels. Il y aurait des suspicions de fraude portant sur des montants considérables. Selon nos sources, les Résidences Nais (Gosselies), Bruyères II (Auderghem), de la Forêt (Woluwe-Saint-Pierre), Duden (Saint-Gilles) et Vivaldi (Molenbeek) ont assurément reçu la visite des inspecteurs sociaux. Certains établissements visés par cette enquête judiciaire de grande ampleur sont agréés par les pouvoirs publics régionaux, d’autres gardent le statut de « maisons pirates », ni reconnues ni subsidiées. Dans l’une des résidences citées, les « policiers » sociaux auraient découvert – un dimanche – les conditions de vie problématiques de 40 personnes, environ, auxquelles un seul membre du personnel devait fournir les repas et les médicaments, assurer la toilette, dispenser des soins, répondre aux appels en urgence et proposer un moment d’animation.


[1] Cfr Médor n°39 de juin 2025.

[2] Alter-Echos et RTBF, surtout.

[3] Oscar Rodriguez disposait d’un faux passeport, où il se présentant en tant que Massimo Rodriguez.

[4] La Résidence Massimo a changé de nom. Toute référence à Massimo alias Oscar Rodriguez a été supprimée. Dans les mêmes bâtiments – rénovés – Nabil Boulatiour gère aujourd’hui avec un partenaire la « Résidence Nais ».