L’enfer de la Forêt

9 juillet 2026 Par Philippe Engels

Un ancien occupant de la Résidence de la Forêt, à Woluwe-Saint-Pierre, dénonce auprès de la police les maltraitances et la violence subies pendant un an. Une infirmière parle d’un lieu « horrible ». Les riverains continuent à entendre des cris de détresse. Mais rien ne change.

Des résidents se plaignent d’une promiscuité malsaine.

« J’ai travaillé à la Résidence de la Forêt et aussi dans d’autres maisons appartenant aux Rodriguez-Boulatiour. Là-bas, c’est horrible et violent. Rien ne va. Tout le monde se plaint et à ceux qui font trop de bruit, on file jusqu’à cinq Dafalgan par jour sans même se demander si ça peut être dangereux. Quelqu’un qui a un cancer ou un handicap physique peut côtoyer des gens qui crient toute la nuit de manière infernale. Pour le personnel, aussi, c’est un lieu sans âme où la direction se montre harcelante. La commune ferme les yeux parce qu’elle se dit ‘mais on les met où, les personnes qui se retrouvent là ?’ C’est une question que je me pose encore, et je n’ai toujours pas trouvé la réponse… »

Lucie[1] ne sort pas de l’école. Elle a roulé sa bosse. Elle est infirmière et son propos – simple, râpeux – peut choquer. « Vous croyez que la rue ou la prison, c’est mieux pour une bonne partie de ces gens-là ? » Les maisons pirates, elle connaît. « Faut pas les diaboliser, vous savez… Il y a des maisons où les résidents ont de l’eau chaude, des repas copieux qui retapent quand on a dormi dehors et de la gentillesse comme premiers mots d’accueil. » Mais pour Lucie, à la Résidence de la Forêt, c’est vraiment l’enfer.

Des policiers qui y sont entrés il y a bientôt dix ans racontent :

« On a trouvé à l’étage le docteur L. Il logeait là depuis la fermeture du home Massimo, en 2016, à Charleroi. Il y avait des bouteilles de Martini partout et lui-même portait un bracelet électronique. Il s’était fait pincer en prescrivant des produits à des camés. »

L’alcool, les bagarres, les ambulances, les cris de jour comme de nuit, le dénuement et l’absence de contrôle social quand ça part en sucette à l’intérieur : selon les riverains de l’avenue du Putdael, à Woluwe-Saint-Pierre, il n’y a rien qui change depuis un an malgré les articles dans les médias[2], leurs échanges avec le bourgmestre Benoit Cerexhe (Les Engagés) et les questions posées par l’opposition au conseil communal ou même au Parlement bruxellois. « Où est le problème ?! », a été la première phrase entendue auprès d’Hakim Boulatiour, le fils ainé d’Esther Rodriguez. Dans la famille, c’est lui qui a reçu la clef des établissements bruxellois les plus problématiques. « Nous ne pouvons rien faire, il s’agit d’une structure privée qui ne reçoit aucun subside public », reste le message reçu des autorités locales. Et puis, « ça va mieux, non ? », dit-on depuis des mois aux riverains de l’asbl Résidence de la Forêt. On y a repeint les murs intérieurs, le portique d’entrée a changé et les résidents ont eux-mêmes nettoyé les abords au Kärcher.

Attendre que ça aille mieux ? Comme d’autres avant lui, Manu[3] a pris son courage à deux mains, le 21 janvier dernier. Accompagné par l’assistant social d’une maison de jeunes où il se rendait régulièrement, il a franchi la porte du commissariat de police situé à côté de la maison communale de Woluwe-Saint-Pierre et il y a dénoncé « des maltraitances » subies durant une année complète au sein de la Résidence de la Forêt. Manu est âgé d’une trentaine d’années. Les policiers ont rapidement décelé qu’il souffre d’autisme. L’audition s’est déroulée dans le calme et le respect. À ce moment-là, le petit-frère de Manu habitait encore à la résidence. Mais lui venait de s’en échapper à l’issue d’un nouvel incident violent. Il a alors raconté cet incident.

Sept jours avant l’audition au commissariat, Manu a signalé à Louis[4], l’assistant social, qu’il n’avait pas pu manger la veille et que la direction de la résidence ne voulait pas lui rendre sa carte d’identité. Or, elle lui est utile pour aller à la maison de jeunes et aussi pour se rendre chez sa grand-mère. Louis a jugé ça surprenant. Il a téléphoné et le directeur se serait énervé : plutôt qu’accepter un rendez-vous de conciliation à l’avenue du Putdael, ce directeur aurait voulu savoir qui, au juste, se plaignait de ses conditions de vie. Manu dit avoir ensuite été convoqué dans un bureau où l’attendait non seulement « Hakim Boulatiour » mais également le veilleur de nuit « qui est violent avec un peu tout le monde ». Ils lui auraient dit qu’il ne pouvait plus se rendre à la maison de jeunes. Le ton serait monté. Manu dit avoir été saisi à la gorge et reconnaît avoir voulu se défendre en donnant des coups. Le lendemain, il a appris qu’il n’était plus le bienvenu au centre. Au moment de son audition, Manu vivait en rue, privé de ses médicaments, sa grand-mère étant hospitalisée.

Nationale 4 a souhaité obtenir la version d’Hakim Boulatiour. C’est la deuxième fois en moins d’un an que nous cherchions à échanger avec lui. Pas de réponse.

Dans sa déposition, Manu a détaillé son quotidien à la Résidence de la Forêt. Un administrateur de biens payait 2.000 euros par mois pour qu’il puisse y séjourner. Il avait droit à 30 euros d’argent de poche tous les lundis pour « ses cigarettes et ses loisirs » à l’extérieur. Mais, là, « pour le punir », cet argent ne lui était plus donné. En permanence, sa carte d’identité lui était retirée. Selon lui, la fourniture des repas prenait beaucoup de temps et les plats étaient donc souvent froids. Le bâtiment était insalubre par endroits. Il y avait des rats, certaines toilettes ne disposaient pas de porte. Le personnel entrait dans les douches sans toquer. L’eau n’y était pas chaude en permanence.

Au moment de son départ, le médecin qui lui prescrivait de l’insuline quatre fois par jour, des gouttes pour le « calmer » et un autre médicament « pour dormir » était toujours le docteur B. (lire nos épisodes 2 et 3). Peu de temps avant son départ de l’établissement, Manu raconte avoir dû empêcher l’infirmière de lui injecter de l’insuline à 10 heures du matin alors qu’il fallait attendre 12h30 et que « ce n’était pas bon ».


[1] Le prénom a été modifié. Nous avons rencontré « Lucie » au printemps 2025. Entretemps, elle a été entendue dans le cadre d’une enquête judiciaire menée par l’Auditorat du travail de Bruxelles.

[2] Médor, juin 2025 : https://medor.coop/magazines/medor-n39-ete-2025/marchands-de-misere-maison-repos-pirates-business-maltraitance-woluwe-bruxelles/ ; RTBF, octobre 2025 : https://www.rtbf.be/article/l-enfer-a-2000-euros-par-mois-notre-enquete-sur-le-business-des-maisons-pirates-11591913

[3] Prénom d’emprunt.

[4] Prénom d’emprunt également.