Nouvelles plaintes pour maltraitance dans l’ancien « home de la honte »

24 juin 2026 Par Philippe Engels

Plusieurs documents ou témoignages rassemblés par Nationale 4 pointent des manquements graves dans un home pour personnes fragilisées de Gosselies. Précisément là où était né le scandale des maisons pirates, en 2016.

Le lundi 23 mars dernier, la police locale de Charleroi s’est rendue dans la Résidence Nais, à Gosselies, suite à une plainte pour mauvais traitements. Une quarantaine de personnes vivent dans cet hébergement pour personnes en difficultés prolongées, censées y bénéficier d’un « environnement encadré, rassurant et bienveillant[1]». La victime présumée est un homme d’une cinquantaine d’années atteinte par le syndrome de Korsakoff, un trouble neurologique sévère qui découle le plus souvent d’une addiction à l’alcool et qui affecte notamment la mémoire. Une de ses filles était venue le visiter le week-end précédent. Elle a dit avoir constaté que son père avait perdu plusieurs dents et beaucoup de poids.

La Nouvelle Gazette, 3 septembre 2020.

Auprès des policiers, à lire le PV d’audition, la plaignante qui travaille elle-même dans le secteur social a brossé un portrait alarmant de ce home fermé en 2016 suite à un scandale sanitaire (le home Massimo dit « de la honte ») et rouvert un an plus tard par un neveu du gestionnaire mis en cause, condamné en 2020 à cinq ans de prison (lire notre épisode 1). La plaignante a mentionné une double fracture du poignet pour laquelle aucune explication ne lui avait été donnée. Elle a énuméré d’autres situations où son père s’était retrouvé à l’hôpital sans qu’elle soit prévenue. Surtout, elle a produit des photos et donné des descriptions attestant d’une nette détérioration de son état mental et physique au cours des six derniers mois. Un double cliché avant/après est saisissant : le résident apparaît très amaigri, son regard est perdu, il porte des vêtements souillés. Sa fille dit avoir trouvé dans sa chambre une perfusion accrochée à un mur (vous avez bien lu). Elle émet des doutes sérieux quant à l’administration de sédatifs (trop) puissants qui pourraient s’avérer contre-indiqués avec le médicament prescrit il y a quatre ans par la psychiatre d’une clinique de Charleroi.

Nationale 4 a sollicité un commentaire de la résidence à ce propos. « Il s’agit d’un problème interne », estime la direction de Nais. « Je n’ai rien à dire. » Puis fin de l’échange.  

« Il s’agit d’un problème interne. Je n’ai rien à dire. »

La direction de Nais

Ce n’est pas une plainte isolée. Au cours d’une enquête de plusieurs mois, Nationale 4 a pu réunir les témoignages de plusieurs occupant·es de la Résidence Nais et aussi d’anciens membres du personnel. Ils ou elles évoquent le mot « maltraitance » et pointent un sentiment croissant d’abandon. « Le gardien de nuit s’occupe du nettoyage et aussi de la cuisine. Certains jours, c’est bien obligé : sans lui, il n’y a personne pour faire à manger », dit un résident. « Il m’arrive de ne plus descendre pour prendre mes repas, commente un deuxième occupant. On nous sert toujours les mêmes aliments. Il n’y a aucune variété et les aliments congelés achetés chez Collect&Go n’ont pas de goût. » « Les activités ? Il n’y en a pas vraiment, ajoute-t-il, hormis des trucs infantilisants comme les jeux de fléchette, le coloriage ou le bricolage dans la pièce à tout faire. »

Sur son compte FB, la résidence Nais diffuse d’autres vécus, plus souriants et positifs.

« Mon ancien compagnon m’inquiétait vraiment, témoigne une dame qui dit avoir réussi à le faire sortir au mois de février. Il dépérissait dans ce mouroir. Il maigrissait à vue d’œil. À l’heure des repas, c’est une autre résidente qui devait aller le chercher dans sa chambre. Quand il rentrait trop tard après sa dialyse rénale dans un hôpital de Charleroi, il lui arrivait de ne rien recevoir ou alors des tartines de pain trop sec. Même les bouteilles d’eau étaient difficiles à obtenir. C’est anormal quand on sait que le prix des chambres varie entre 1.700 et 2.200 euros. » Cette dame dit avoir signalé les faits à l’AVIQ (l’Agence wallonne pour une vie de qualité). Sans effet, à ce stade.

La distribution des médicaments apparaît problématique chez Nais. Faute de personnel soignant, ce serait parfois des éducateurs ou des stagiaires qui s’en chargent, sans l’attestation requise ni la formation adéquate. D’où « les doutes » voire « les erreurs » d’administration, selon d’anciens membres du personnel. Le résultat ? Celles ou ceux qui se plaignent de ces conditions de travail sont écarté·es et il y aurait forcément beaucoup de turn-over.

Sur son site web, la Résidence Nais indique son numéro d’agrément auprès de l’AVIQ. Jusqu’en 2025, il s’agissait encore d’un « home pirate », ni contrôlé, ni subsidié. Désormais, la résidence est reconnue en Région wallonne en tant qu’« habitation collective » qui doit se soumettre à des conditions et accepter des contrôles. Le site de Nais affiche le tarif journalier d’une chambre double (56,23 euros) et individuelle (64,10 euros). Cet « hébergement collectif médicalisé » dit s’adresser à des personnes atteintes syndrome de Korsakoff, qui ont un retard mental léger à modéré ou qui rencontrent une perte d’autonomie physique « nécessitant un accompagnement au quotidien ». Cela paraît évident : c’est un public spécifique ; il faut du personnel en nombre pour ce suivi journalier.

L’établissement en question est l’une des dix résidences appartenant à la famille Rodriguez-Boulatiour. En 2013, Maria Esther Concepción Rodriguez en avait confié la gestion à son frère Oscar (qui utilisait aussi le prénom Massimo). Dès novembre 2017, la patronne s’était tournée vers son plus jeune fils, Nabil Boulatiour, 26 ans à ce moment-là (!), pour remettre à flots le bateau naufragé. Le fils cadet avait réutilisé les installations vides, rebaptisé le home Massimo en « Résidence Nais », rangé ses ambitions de footballeur pro, puis pris les commandes de deux autres établissements comparables en Région wallonne. Tandis que son frère Hakim, sa sœur Yasmina et sa cousine Jessica en faisaient de même dans les trois régions du pays.

En 2023 et en 2024, 200.000 euros de bénéfices redistribués.

Comptes annuels de la Résidence Nais.

Chez Nais, beaucoup de soucis relevés au cours de notre enquête seraient liés à l’insuffisance de personnel qualifié. Au cours de l’exercice comptable 2024, le dernier pour lequel il existe des données sur l’application « Consult » de la Banque nationale de Belgique, la résidence de Gosselies a déclaré un total de 209.555 euros de frais de personnel. Ce qui, selon ces comptes, correspond à « 7.381 heures de travail » prestées par les « 4,6 équivalents temps plein » signalés. Cela fait 20 heures environ de labeur collectif par jour.

Pour « optimiser » leur gestion du personnel, en avril 2022, selon des enregistrements sonores que Nationale 4 a obtenus, Nabil Boulatiour et un associé d’une trentaine d’années ont créé au n°5 de la rue de la Ferté, à Gosselies – l’adresse de Nais – une société à responsabilité limitée (Infincare) dont l’objet social consiste en la prestation de soins infirmiers. Sur l’exercice comptable 2024, Infincare a déclaré des frais de personnel de 118.063 euros, correspondant à 3.477 heures de travail prestées par environ 3 équivalents temps-plein.

Si on additionne ces chiffres, cela fait monter à 7,5 le nombre d’équivalents temps plein (en tout cas) déclarés. Sur le papier, ce n’est pas si mal. Nais est une affaire qui tourne : tant en 2023 qu’en 2024, ses deux dirigeants ont redistribué des bénéfices de 200.000 euros.

Dans les faits, des témoins ou d’anciens membres du personnel affirment que les deux gestionnaires ne sont quasiment jamais présents, qu’il n’y a au maximum qu’une infirmière ou infirmier présent·e à la fois dans la résidence (en tout cas du lundi au vendredi) et que la visite d’un médecin n’est tout au plus qu’hebdomadaire. Le toubib affecté jusqu’il y a peu à la résidence[2] « ne montait quasiment jamais dans les chambres », disent-ils.

Les cartes d’identité des résident·es rassemblées dans une boîte en plastique, photographiée en 2025 dans les bureaux de la direction.

Ces sources expliquent que les cartes d’identité de la quarantaine de résidents ont été en permanence contenues « dans une boite » figurant dans un bureau du rez-de-chaussée. Une photo produite par Nationale 4 en atteste. Elle date de 2025. Nos sources affirment qu’en l’absence des infirmières ou des infirmiers, des membres du personnel devraient passer à leur place ces cartes dans des boîtiers prévus par l’INAMI[3]. Ceci afin de « valider » auprès de la sécurité sociale fédérale les soins soi-disant prodigués dans la résidence. Chaque fois qu’un soin est effectué auprès d’un patient X, l’infirmière ou l’infirmier concerné doit en effet disposer du document d’identification de ce patient X. « Gonfler les prestations effectives, c’est hélas aisé comme un jeu d’enfant, assez généralisé dans ce type de lieux et donc complexe à contrôler », nous ont confié deux spécialistes de la matière.

Selon nos informations, l’Auditorat du travail de Bruxelles mène une vaste enquête judiciaire. De la fraude sociale serait suspectée dans plusieurs résidences tenues par la famille Rodriguez-Boulatiour. Dans ce cadre, le 10 octobre 2025, des services d’inspection sociale (l’INAMI et l’ONSS) ont opéré une descente discrète à la Résidence Nais.

« Il y a d’autres situations bien plus problématiques »

Agence wallonne pour une vie de qualité (AVIQ), printemps 2026.

Nous avons interrogé la direction de Nais à ce propos. C’est la deuxième fois que nous la sollicitions. Cette fois, elle nous a demandé une liste de questions. À laquelle elle n’a pas répondu. L’AVIQ dit n’avoir aucune information à ce sujet. L’Agence wallonne estime que ses coups de sonde au sein de la Résidence Nais sont rassurants. Elle affirme n’avoir recueilli aucune plainte significative. « Il y a d’autres situations bien plus problématiques », déclare sa porte-parole, faisant référence à la fermeture récente de la résidence Les Cygnes de l’Etang, également sur le territoire de Charleroi.


[1] Extrait du site web de la Résidence Nais.

[2] Le docteur B. n’officie plus à la Résidence Nais depuis un peu plus d’un an. En 2016, ce médecin né en Israël et de nationalité belge a créé avec des associés domiciliés respectivement en Roumanie et en Chine une sprl de droit belge ayant pour objet « le recrutement et la sélection de personnel pour (des) employeurs belges et étrangers ».

[3] Pour limiter les risques de fraude.