Après l’expulsion, tant de questions
Le 17 octobre dernier, les 70 membres du collectif Zone Neutre, qui défend le droit au logement pour tous et la régularisation des sans-papiers, ont été forcés de quitter un squat occupé à Anderlecht. Une barrière humaine dressée devant le bâtiment a volé en éclats sous des rafales de matraques. Quel était l’ordre de mission des policiers ? Qu’est-ce qui figure dans le rapport interne dressé après l’opération ? Qui aurait pu empêcher ces nombreux coups portés à la tête et au visage ? Il n’y a pas encore de réponses à ces points d’interrogation.
Bientôt deux mois après l’expulsion violente du 17/10, Zone Neutre et les associations qui l’aident à chercher un lieu de vie stable pansent leurs plaies. Ça a été la débrouille, comme toujours. Des hommes ont dormi en rue. Des mères de famille ont été accueillies par des hôtes solidaires à Bastogne, par exemple. Se retrouver séparé.es, ils et elles détestent ça. C’est pour mieux supporter ensemble ces galères de sans-logement que le collectif bruxellois est né en 2021. Pour la sixième fois depuis juin 2024, Zone Neutre vient d’être délogé d’une occupation temporaire.
Mais, cette fois, il y a une amertume particulière au fond des gorges. Des étages de l’immeuble racheté par la mystérieuse holding néerlandaise FMM au syndicat CGSLB, Saïd, Lydia et les autres ont pu voir durant de longues minutes leurs défenseur.es encaisser les coups. « C’était horrible, dit l’une d’entre eux. Moi, c’est normal que j’en prenne, des coups. J’en ai l’habitude. Mais toutes ces personnes mobilisées pour nous, elles ne méritaient pas ça. »

Des jets d’eau « faibles », selon le bourgmestre.
Ces policiers qui font des bonds pour frapper à la tête (lire notre épisode 3), ça porte un nom pour le chef de corps de la zone de police Bruxelles-Midi : l’usage de la contrainte dans une « juste proportion ». Le commissaire Jurgen De Landsheer l’a affirmé dès l’après-midi du vendredi 17 octobre et son propos a été repris tel quel par la plupart des médias traditionnels. Selon lui, il n’y a pas eu de violences policières, ce jour-là. « C’est un dossier difficile, a déclaré De Landsheer. Dans un État de droit, on doit pouvoir faire respecter une décision de justice. » Le 6 novembre, lors du premier conseil communal ayant suivi les faits, le bourgmestre d’Anderlecht Fabrice Cumps – qui avait pourtant eu le temps de visionner les nombreuses vidéos prises sur les lieux – a abondé dans le sens du chef de corps de sa police.
Extraits de son intervention :
Au-delà des personnes qui encadraient le collectif Zone Neutre de manière salutaire, « il y avait aussi un certain nombre d’activistes, dont une partie significative venait des Pays-Bas, qui ont utilisé cet événement pour mener non pas un combat politique mais un combat de perturbation [1] (protestations sur les bancs du public). Les sommations ont été effectuées et l’usage du canon à eau s’est fait à jet faible (nouvelles protestations). »
Le bourgmestre, qui est aussi le chef de la police, poursuit : « La difficulté dont la police m’a fait part, c’est qu’un certain nombre de manifestants étaient enroulés dans une bâche semi-rigide, ce qui empêchait que de manière pacifique on puisse les évacuer de l’entrée du squat (…) On me reproche de ne pas avoir relogé 70 personnes. Eh bien, oui, ce n’est pas un scoop : la commune d’Anderlecht n’a pas 70 logements vides à sa disposition qu’elle peut comme ça mobiliser. »
Cette lecture des événements a fait bouillir l’assemblée et suscité de nombreuses critiques dans l’opposition, surtout chez Ecolo et au PTB. On peut le constater sur la retransmission vidéo du conseil communal.


La conseillère Narjisse Aouad : « Qui a donné les ordres aux policiers ? »
Puis, le bourgmestre a redit la même chose lors du conseil de police [2] du 17 novembre en citant un passage d’un « rapport interne » établi par De Landsheere – dont le contenu exact est maintenu secret :
« Malgré un contexte hautement volatile et violent, les services ont agi avec professionnalisme, maîtrise et discernement […] en assurant la sécurité des citoyens (sic). »
Ceci a aiguisé les prises de parole de la conseillère écologiste Narjisse Aouad, 23 ans, dont c’est le premier mandat. « C’est quand même questionnant qu’à chaque fois qu’il y a des vidéos, des preuves des violences policières qui ont eu lieu, le rapport interne, ce soit bah non, en fait, il ne s’est rien passé, les policiers ont fait preuve d’un usage proportionnel de la force. C’est dingue quand on voit ces vidéos. »
Qui a donné les ordres aux policiers ? Quelles instructions ont-ils reçues ? Le rapport sur l’expulsion du 17 octobre est-il consultable ? Y aura-t-il des suites disciplinaires ? Combien ont coûté ces opérations ? Le bourgmestre socialiste n’a pas répondu aux questions de la conseillère Narjisse Aouad, ni à celles de son collègue PTB Amaury Laridon.
Le sujet reviendra à l’ordre du jour du conseil de police du 19 janvier. Celui du 22 décembre a été annulé. Une interpellation citoyenne est prévue ce jour-là.
Notes :
[1] Nationale 4 était sur place. À ce stade de notre enquête, nous n’avons pu constater cela.
[2] Comparable à un conseil communal, mais pour les matières comme le budget, les commandes, le personnel de la police. Ses séances sont également publiques, mais elles ne sont pas accessibles en streaming.