Vivre sous la menace

28 décembre 2025 Illustration: ninon mazeaud Infographie: camille seilles, thomas engels

Depuis le mois de mars, Zone Neutre, un collectif de personnes sans papiers, occupe les anciens bureaux du syndicat libéral sur le square de l’Aviation, à Anderlecht. Ce bâtiment voisin du Samusocial est vide depuis plus d’un an. Un hôtel devrait venir à la place mais la demande de permis promet d’être longue. Pourtant, les 70 membres du collectif sont menacés d’une nouvelle expulsion de logement. Un recours a été introduit auprès de la justice de paix. Suspense. Comme souvent…

Le 22 mai dernier, 19 heures. Selon les témoins, ça se bouscule au sein de la vieillotte salle du conseil communal d’Anderlecht. « Vous n’allez pas pouvoir tous rentrer », s’écrie une agente communale un peu affolée par la foule. « Il a dit que c’était ok, le président ? » Le « président », c’est le libéral Gaëtan Van Goidsenhoven. Cet ancien bourgmestre, aujourd’hui allié à son successeur socialiste Fabrice Cumps, distribue la parole et fait régner l’ordre au conseil communal. Il a l’air dubitatif. Il est où, le protocole ? À l’agenda, il est prévu d’écouter le Front de Mères, venu interpeller la commune sur la réouverture espérée du stade Verdonck, un espace vert abandonné et clôturé depuis des années en plein cœur du quartier Scheut. Ça fait des années que ses habitant.es se mobilisent pour donner du vert aux enfants du quartier, qui en manque cruellement. Aujourd’hui, aux yeux de ces mamans, il y a plus urgent encore. Le Front de Mères file donc son tour à Zone Neutre. « Le sens des priorités », disent-elles, impose de laisser la parole aux mères, aux enfants et aux hommes du collectif de sans-papiers, dont la majorité sont de nationalité marocaine.

« Je vous demande de vous positionner du côté de la justice »

Une porte-parole de Zone Neutre accepte la main tendue. « Je vous demande de vous positionner du côté de la justice, de défendre les valeurs du Parti socialiste et de refuser que les forts abusent des règles juridiques aux dépens des faibles, monsieur le bourgmestre. » Applaudissements nourris au sein de la salle bondée. Le slogan « Solidarité avec les sans-papiers » claque. Gaëtan Van Goidsenhoven tape de son petit marteau de président sur son bureau, réclamant en vain le silence. Des conseillers communaux applaudissent aussi, d’autres restent stoïques. Que va dire le bourgmestre PS Fabrice Cumps, à la tête d’une majorité réunissant des socialistes, des libéraux et des Engagés ? Suspense…

C’est qu’il y a à nouveau urgence pour Zone Neutre. Depuis deux mois, le collectif occupe les anciens bureaux du syndicat libéral CGSLB. Un immeuble au sein duquel la couleur bleue reste dominante, situé à l’angle du square de l’Aviation et du boulevard Poincaré, à trois minutes à pied de la gare du Midi. En sortant, à gauche, il y a le Samusocial et, à droite, un autre bâtiment vide.

Le 13 mai, un huissier de justice mandaté par la « Staring Real Estate », le nouveau propriétaire, s’est pointé avec un pli. Il a sorti de sa mallette un jugement d’expulsion intimant aux habitant.es du bâtiment situé à l’angle du square de l’Aviation et du boulevard Poincaré de « déguerpir » (c’est le terme juridique), sous les huit jours. À partir du 22 mai, quiconque resterait dans le bâtiment ou empêcherait l’exécution du jugement s’exposerait à des astreintes de 1.500 euros par jour. Ce jugement a donné raison au propriétaire, lequel avait déposé une procédure de requête unilatérale.

C’est quoi, une requête unilatérale ? C’est une procédure à la disposition de propriétaires de bâtiments occupés. Celle-ci peut être mobilisée en cas d’extrême urgence, d’absolue nécessité et d’impossibilité totale de trouver l’identité des occupants. Son usage est théoriquement très restreint. Dans la pratique, les propriétaires en font l’usage abusivement pour expulser des collectifs de sans-papiers, mais pas uniquement.

L’ordre de « déguerpir », signifié à Zone Neutre le 13 mai dernier.

Cette menace d’expulsion ressentie comme de la violence institutionnelle, les sans-papiers de Zone Neutre y sont habitués. C’est la sixième fois en moins d’un an qu’iels vivent cette situation. Stressante, angoissante. Face à eux, ceux qui l’ont rencontré savent que le bourgmestre Cumps est tiraillé entre une réponse sécuritaire face à la recrudescence des violences urbaines liées au trafic de drogues et les solutions sociales souhaitées par l’aile gauche de sa majorité. C’est vers lui que les regards se tournent donc lors du conseil communal du jeudi 22 mai. « Des enfants sont né.es dans ces occupations (successives), des enfants ont passé l’hiver dans des bâtiments insalubres, où l’électricité n’était là que deux heures par jour, témoigne la porte-parole du collectif Zone Neutre devant le conseil communal d’Anderlecht. Nous vous demandons de dire non à cet engrenage de violence (…) et non à une nouvelle expulsion », dit-elle.

Anderlecht a toujours été « une commune hospitalière », répète Fabrice Cumps. C’est le troisième conseil communal d’affilée où il s’exprime à propos de Zone Neutre. Mais, pour des raisons de sécurité, un squat de sans-papiers dans un quartier particulièrement dense, à deux pas de la gare du Midi, « ce n’est pas une bonne idée dans l’absolu ». Concernant une possible expulsion, « un bourgmestre n’a pas la possibilité de s’opposer à un jugement », ni à son exécution « si le propriétaire décide de requérir la force publique » (il est pourtant le chef de la police administrative). « En public, Fabrice Cumps reste ferme, décode un membre du Front Anti-Expulsions. En privé, il y a un revirement perceptible. Il parle avec le collectif, l’estime bien organisé, reconnaît qu’il participe à la vie du quartier. »

Le syndicat va devenir un hôtel

Le bourgmestre a entretemps engagé de discrètes négociations avec la société anonyme Staring Real Estate, constituée à Molenbeek par l’homme d’affaires néerlandais Morad El Aisaoui, le 25 septembre 2024. Fabrice Cumps jouerait la montre, ce qui donnerait un peu de répit à Zone Neutre. Quant au collectif de sans-papiers, il a été invité à une réunion où se trouvait aussi un représentant de Staring Real Estate.

Officiellement, Morad El Aisaoui, à propos duquel on sait peu de choses, n’a pas encore révélé ses intentions quant à l’ancien siège anderlechtois du syndicat libéral. Mais sa société a introduit un permis de bâtir pour la construction d’un établissement hôtelier de 2.087 m². El Aisaoui représente une société financière basée à Amsterdam, la FMM Holding, active notamment dans l’immobilier. D’après la presse spécialisée des Pays-Bas, il a acheté en 2020 un hôtel d’une dizaine de chambres en plein centre d’Amsterdam. Prix d’acquisition : 3 millions d’euros. Prix de revente quatre ans plus tard : 5,5 millions. Son partenaire en affaires serait l’ancien international marocain Nordin Amrabat, qui a participé à la Coupe du Monde de football organisée par la Russie en 2018.

Cet attaquant dont la valeur marchande a approché les 10 millions d’euros a transité par des clubs prestigieux comme le PSV Eindhoven, Galatasaray ou Malaga, avant d’être transféré chez Al-Nassr en Arabie Saoudite puis à l’AEK Athènes. À 38 ans, il vient de signer un dernier contrat, sans doute, avec le Wydad Casablanca.

Est-il concerné par l’opération immobilière à Anderlecht ? La mystérieuse FMM Holding tente-t-elle ici aussi un coup spéculatif ?

Le 25 septembre 2024, la FMM Holding d’Amsterdam crée à Bruxelles Staring Real Estate. Son objet social indique une volonté de mettre des biens immobiliers à disposition d’autres acteurs économiques.

Casser les préjugés

Le 28 mai, square de l’Aviation. Zone Neutre a introduit quelques jours plus tôt, via ses deux avocates, un recours devant la justice de paix. Pourquoi ? Afin de rendre irrecevable la fameuse requête unilatérale du propriétaire, ce qui reviendrait à la faire reconnaître abusive. C’est donc une période d’entre-deux, pénible à vivre. Rendez-vous est pris le mardi 17 juin au tribunal – une date qui sera reportée la veille de l’audience. Ce mercredi printanier, la place est baignée par de doux rayons de soleil. Elle vibre aux cris d’enfants. Iels sautent sur un château gonflable prêté par l’asbl Recyclart. D’autres préparent des crêpes. Un atelier de sérigraphie improvisé tourne à plein régime. Des voisines, des passants s’arrêtent, curieux : « Nos enfants peuvent aller dans le château gonflable ? Bien sûr, à condition de retirer les chaussures. » Dans le but de nouer des liens avec le quartier, de casser les préjugés, les amalgames et les stigmatisations dont iels font l’objet, les habitants de Zone Neutre organisent régulièrement des activités en plein air, au sein de l’espace public.

Il y en a eu pourtant, de la méfiance, à leur arrivée à Anderlecht. Des voix de riverains se sont aussi vite élevées. Quelques illustrations des mots diffusés par un comité de riverains :

Entre les « usagers du Samusocial » et les « nuisances » qu’ils causent, les « individus qui errent » toujours plus dans le quartier « souillant » le patrimoine architectural, « harcelant » les passants et surtout « consommant des drogues dures ». L’ouverture d’un nouveau bâtiment « pour y loger des migrants en situation irrégulière » est un pas de plus, « un pas de trop » vers la « dégradation du quartier ».

Ces habitants du quartier Midi prennent la plume, convoquent le bourgmestre à une réunion pour qu’il puisse voir de ses propres yeux l’étendue des « dégâts ». C’est souvent pareil là où Zone Neutre pose ses bagages. Entre juin 2024 et juin 2025, le collectif a dû migrer cinq fois.

Zone Neutre, juin 2024 – juin 2025 : un collectif en itinérance

Ses membres laissent derrière eux des affaires personnelles perdues dans les déménagements, une partie de leur santé mentale et bien souvent des bâtiments qui restent vides. Ça a été le cas à Etterbeek où, dès le lendemain d’une expulsion musclée et illégale en pleine nuit, le 12 mars, les portes et fenêtres de logements sociaux vides depuis des années ont été murées. Idem avant ça à Schaerbeek où après le départ de Zone Neutre, le 6 juin 2024, les petites chambres de l’ancienne maison de repos d’ORPEA sont restées inoccupées pendant des mois… avant l’arrivée de la Croix-Rouge, puis de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, subsidiées par l’Etat.

UN COLLECTIF POLITIQUE

Depuis sa création en 2021 et l’occupation de l’ancien siège social de la banque KBC, près de la place de l’Yser, Zone Neutre s’organise pour mettre la question migratoire, les droits des sans-papiers et leur régularisation au centre des préoccupations politiques. Ceci à l’instar d’autres collectifs comme la Voix des Sans Papiers, le Comité des Femmes Sans-Papiers, la Coordination des Sans-Papiers. Chaque collectif dispose de ses propres méthodes, stratégies politiques et réalités. Leurs expulsions répétées empêchent les membres de Zone Neutre de finaliser leur dossier de régularisation administrative et de les déposer auprès de l’Office des Etrangers. Plusieurs freins jouent. Le manque d’une adresse stable, principalement. « ZN » s’organise collectivement pour s’entraider à monter les dossiers individuels. Cela fait dix, quinze, parfois vingt ans que certain.es vivent en Belgique, y travaillent, sont exploité.es, occupent des bâtiments vides, par nécessité, et s’en font expulser dans une relative indifférence.


Les questions que nous nous posons au temps 1 de notre enquête :
Zone Neutre obtiendra-t-il raison devant les tribunaux anderlechtois ? Comment justifier l’extrême urgence et l’absolue nécessité de vider les lieux d’un bâtiment, pour lequel aucun permis d’urbanisme n’a encore été octroyé ? Les membres de Zone Neutre auront-ils l’occasion d’entamer leur procédure de régularisation à Anderlecht ? Auront-ils l’opportunité d’obtenir une chance de vivre dignement ? Comment en est-on arrivé à ces déménagements incessants ?