Le bourgmestre qui dit oui, qui dit non
Ce vendredi 17 octobre, 120 policiers sont mobilisés pour déloger le collectif de sans-papiers « Zone Neutre » d’un bâtiment laissé vide par le syndicat CGSLB, près de la gare du Midi, à Bruxelles. Cet immeuble est aujourd’hui la propriété d’un promoteur néerlandais souhaitant en faire un hôtel de tourisme international, le quatrième sur la place. Fin août, ce promoteur qui exige l’expulsion des 70 occupants – parmi lesquels 15 enfants – a subi une défaite symbolique. La police a commencé à charger. Puis face à l’ampleur de la mobilisation citoyenne, elle n’a pas insisté. Ceci peut être interprété comme une volonté du bourgmestre anderlechtois Fabrice Cumps de privilégier la patience et le dialogue. Mais, cette fois, les policiers auraient reçu la consigne « d’y aller ».
Square de l’Aviation, centre de Bruxelles, le mardi 19 août dernier. Le soleil tape et ça colorie, ça joue au foot sur la belle place en forme de X. Avec l’aide de diverses associations, une animation de rue est organisée ce jour-là. Il y en a eu plusieurs les derniers mois. Devant un immeuble massif déserté par le syndicat bleu et occupé de manière temporaire par les ultra-mobiles de Zone Neutre, Nordin Amrabat est au sol, imploré comme la diva de foot qu’il a été. Aux Pays-Bas, où il est né. En Turquie, en Espagne, en Angleterre puis en Arabie saoudite qu’il a visité pour le prestige puis l’argent. Et aujourd’hui au Maroc, où l’ancien international achève sa carrière pro. Sur une toile dessinée et posée sur le bitume, le n°11 du Wydad AC est représenté en sauveur : « Nordin Amrabat, fais-nous la passe. Carton rouge pour l’exclusion », lui est-il signifié. Mais l’entend-t-il, ce bruit monté de la rue qui lui demande d’intervenir auprès de ses partenaires en affaires ? Message à peine codé : les associés néerlandais d’Amrabat, qui prépare sa reconversion dans l’immobilier, projettent d’ouvrir un hôtel de tourisme international là où était implanté le syndicat CGSLB ; l’obtention d’un permis prendra du temps et les sans-papiers de Zone Neutre aimeraient obtenir quelques mois de répit. Le temps de souffler un peu après plusieurs expulsions successives. Le temps nécessaire, aussi, pour faciliter l’obtention de leurs droits (hypothétiques) à rester sur notre sol et à y habiter avec un minimum de confort. Mais non, Nordin Amrabat n’entend pas. « En fait, je pense que personne ne lui a dit qu’on était là. Ce serait bien, pourtant », sourit comme chaque jour ou presque Saïd El Ouizi, un des porte-paroles du collectif Zone Neutre, dont plusieurs membres sont nés au Maroc et travaillent chez nous depuis plus de dix, vingt ans.


Comme souvent, Saïd et les siens vivent dans le stress et l’attente (lire notre épisode 1, ci-dessous). Avant l’été, déjà, ils l’avaient compris : rien à espérer de la SA Staring Real Estate et du chargé d’affaires que les Néerlandais ont mandaté. Le business n’attend pas. En bref, ceux-ci veulent l’expulsion immédiate des travailleurs de l’ombre, des familles monoparentales en exil et des migrants recueillis sans le savoir par un syndicat fan de flexibilité. Le 13 mai dernier, la justice de paix bruxelloise a armé les bâtisseurs pressés d’un « ordre de déguerpir » sous la menace d’astreintes. Via ses avocates, Zone Neutre a déposé aussitôt un recours… qui n’a toujours pas été traité par la justice de paix (une audience au tribunal était prévue le 26 août, mais elle a été reportée au 3 novembre). Tous les regards se sont dès lors portés vers le bourgmestre socialiste d’Anderlecht Fabrice Cumps, 56 ans, qui a endossé à son insu – ou non – le costume du médiateur. Un homme bercé de politique depuis son plus jeune âge (son grand-père député l’a précédé au même poste), qui a fait toute sa carrière dans des cabinets ministériels socialistes et qui a occupé plusieurs mandats stratégiques, parmi lesquels la vice-présidence de la Société du logement de la Région bruxelloise (SLRB). Un homme qui souffle le chaud et le froid. Depuis plusieurs mois, le bourgmestre anderlechtois rencontre les représentants de Zone Neutre, écoute les promoteurs belgo-néerlandais et réunit à l’occasion les deux parties, sans succès, à ce jour.
Interpelé à plusieurs reprises au conseil communal d’Anderlecht, le bourgmestre Cumps a publiquement insisté sur la vocation de sa commune (qu’il dirige depuis les élections d’octobre 2024 avec les libéraux et les Engagés) à rester « hospitalière », tout en incluant dans le même raisonnement qu’il ne pouvait pas s’opposer à une décision de justice et qu’il lui était impossible de demander à « sa » police de contredire un huissier venu procéder à l’expulsion. Un jour, Fabrice Cumps explique que les sans-papiers devraient se chercher un logement ailleurs, sous prétexte que le quartier de la gare du Midi serait électrisé par les règlements de comptes dans le milieu des stupéfiants. Le lendemain, il se félicite de la bonne organisation du collectif et de sa capacité à se faire accepter par le voisinage. « Il change d’avis tout le temps ! », dit un témoin. Que veut-il au juste ? Cherche-t-il simplement à gagner du temps ? Le 27 août dernier, Zone Neutre et les associations qui plaident sa cause ou l’aident à organiser des animations citoyennes ont reçu un début de réponse, de manière indirecte. Ce jour-là, les policiers ont rapidement renoncé à utiliser la force quand l’huissier est venu une première fois au square de l’Aviation. « Face à la mobilisation citoyenne, le bourgmestre a semblé donner l’ordre de ne pas intervenir », selon notre témoin.


Puis vint le mois de septembre et les contacts menés par Zone Neutre dans un lieu tenu secret – une autre commune bruxelloise – où le collectif pourrait prochainement boucler une convention d’occupation temporaire avec un propriétaire ouvert au dialogue, moyennant quelques travaux d’aménagement. De quoi faire patienter a priori les amis d’affaires de Nordin Amrabat et maintenir le bourgmestre Cumps dans la posture du sioux : jouer la montre, gagner du temps, attendre que Zone Neutre aboutisse dans une commune plus à l’Est. D’autant que le jeudi 9 octobre, la Cour constitutionnelle a validé le moratoire hivernal décrété il y a deux ans par la secrétaire d’Etat bruxelloise en charge du Logement, la socialiste Nawal Ben Hamou, une collègue de parti de Fabrice Cumps. Contesté auprès de la plus haute juridiction du pays par le Syndicat national des propriétaires et copropriétaires, ce moratoire gèle toute possibilité d’expulsion entre le 1er novembre et le 15 mars. Bientôt la Toussaint, les premiers frimas de l’hiver. Quelques jours encore à tenir. On se disait alors qu’un déménagement en douce était possible.
Mais non… Au même moment, Zone Neutre a été averti qu’il serait délogé à la date du vendredi 17 octobre. « Les 70 personnes sans-papiers du collectif ont appris avec colère, tristesse et une nouvelle montée d’angoisse qu’un nouvel avis d’expulsion était déposé à leur encontre (…) La nouvelle est d’autant plus incompréhensible que le collectif, en collaboration avec la Région, travaille activement à une solution de relogement à Bruxelles », indiquait dans la foulée un communiqué de presse du Front Anti-Expulsions, qui fédère la bronca citoyenne. Qu’en pense le bourgmestre, qui ne s’est pas exprimé publiquement sur le sujet ces deux dernières semaines ? Selon des sources policières, 120 hommes seront mobilisés ce vendredi sur le square de l’Aviation avec la ferme intention, cette fois, de vider les lieux. Fabrice Cumps s’apprêterait à laisser faire.
« Le 17 octobre, c’est la journée mondiale de lutte contre la pauvreté, dit-on aujourd’hui au Front Anti-Expulsions. Nous appelons la commune d’Anderlecht à s’inscrire dans ce processus et à refuser tout jeu politique sur le dos de personnes précarisées. Elle a les moyens d’empêcher un élan de violence. » Une pétition citoyenne réunissant à ce jour 329 signatures a circulé ces derniers jours. Quelques extraits :
« Ces personnes sans papiers font vivre cette place ; les rires des enfants et les activités sur l’espace public du collectif ont transformé le rapport à cette place, et nous ne voulons pas que cela s’arrête ! (…) Ce serait déjà le quatrième hôtel sur la place, alors que notre quartier a justement besoin de logements abordables. En un an, les loyers moyens dans le quartier ont augmenté de 5,37 %, et Cureghem (un quartier tout proche, NDLR) compte à peine 4 % de logements sociaux. »
Comme en août dernier, une barrière humaine se dressera dès l’aube, ce vendredi, face à la police. L’issue est difficile à prédire.
