Square de la matraque
Zone Neutre, ses sans-papiers et leurs enfants ont été expulsés. Le coup de force policier a été ultra-violent, frappant des opposant.es pacifiques à cette expulsion évitable. Du jamais vu dans les milieux de l’aide au logement, selon plusieurs témoins ou victimes.
7 heures du matin
Sur le square de l’Aviation, à Anderlecht, au moins 250 personnes sont déjà réunies devant un grand immeuble vide occupé par le collectif de sans-papiers Zone Neutre. En une phrase : c’était le siège du syndicat libéral CGSLB, ça a été racheté par des investisseurs néerlandais qui projettent d’y ouvrir un hôtel et, entretemps, 70 personnes squattent les anciens bureaux. Zone Neutre a indiqué aux Hollandais et au bourgmestre anderlechtois Fabrice Cumps qu’il était prêt à migrer à quelques kilomètres de là, où l’attend une « convention d’occupation temporaire » avec un propriétaire peu pressé de réaffecter les lieux et soucieux d’éviter le paiement de la taxe sur les immeubles inoccupés. Il faut juste quelques semaines de patience. Mais d’un coup, les investisseurs n’ont plus le temps. Ils exigent l’expulsion. Un huissier de justice est attendu à 9 heures pour faire exécuter le jugement d’expulsion obtenu en mai dernier. Près de la gare du Midi, une bonne dizaine de fourgons de police sont prêts à l’action. Comme Nationale 4 l’a annoncé hier, ils auraient reçu l’ordre d’y aller. Sur le square, Fatiha cherche à se rassurer : « Ils ne vont pas oser, ça va aller. » Autour d’elle, les gens sont calmes. Pour l’essentiel, il s’agit d’habitant.es sensibles au droit au logement. Un vieil homme s’appuie sur une canne. La moyenne d’âge doit tourner autour des 30, 35 ans maximum. Plusieurs groupements ou associations sont représentées. Ce vendredi, c’est la journée mondiale de lutte contre la pauvreté.


9 heures
D’un étage de l’ancien siège syndical, un porte-voix annonce que les ultimes négociations avec les autorités communales et la zone de police « Midi » sont en train d’échouer. À l’une des extrémités de la place, deux négociateurs choisis par Zone Neutre et le Front Anti-Expulsions discutent posément avec un officier de police. Il est question de répéter ce qui s’est produit le 27 août dernier quand le bourgmestre socialiste Fabrice Cumps avait invoqué le risque de troubles à l’ordre public pour stopper les policiers (des tensions qui auraient bloqué l’une des artères voisines, importante pour l’accès au haut de la ville et à la gare en pleine heure de pointe). La mobilisation citoyenne était déjà dense. Cette fois, il y a davantage de monde encore ; les policiers sont beaucoup plus nombreux également. Au final, c’est niet. Pas d’attitude conciliante des autorités. Il est 10 heures et quelques. Les chants d’appel à la solidarité se renforcent. Devant l’une des entrées du bâtiment, il y a un château gonflable. Tout un symbole. La coopérative Recyclart en fait profiter depuis plusieurs mois les communes proches du canal. De l’art ludique qui permet un rapprochement entre les divers groupes de population.
10 h 19
Des véhicules anti-émeutes remontent l’artère évoquée ci-dessus, bouclée depuis une trentaine de minutes. À deux cents mètres du square de l’Aviation, un « ultime appel » étonnant exige de dégager l’espace. Pas d’autre avertissement avant ça. Tout va alors très vite. Des policiers courent la matraque au poing et équipés de gaz lacrymogène. Les pompes à eau sont déjà là. En moins d’une ou deux minutes, les coups pleuvent. Un policier déchire le château gonflable avec un couteau. Plusieurs opposants pacifiques à l’expulsion sont frappés à plusieurs reprises. Parmi elles et eux, il y a l’un des négociateurs qui parlementait trente minutes plus tôt avec l’officier désigné pour éviter une escalade. Des vidéos réunies par Nationale 4 montrent cet enchainement rapide de violences policières. Sur l’une d’elle, filmée de l’intérieur du bâtiment, on voit un policier qui disjoncte dès les premiers assauts. Après plusieurs longues secondes, un collègue le retient. Ce qui rappelle une vidéo diffusée en décembre 2023 chez Blast : un « boxeur » déchainé dans un commissariat de la zone Midi, qui frappe avec une violence invraisemblable des personnes d’origine étrangère en détention provisoire.


Le chef de corps de la zone de police Bruxelles-Midi (Anderlecht/Forest/Saint-Gilles), Jurgen De Landsheer, cité par RTL-Info : « C’est un dossier difficile. La contrainte a été utilisée, mais en juste proportion. » La zone de police indique que deux policiers ont été légèrement blessés et… un manifestant a été soigné sur place. Ce qui est forcément contesté par les opposants à l’expulsion.


10 h 50
Les derniers matraquages amènent plusieurs citoyen.nes dans les ambulances prévues par les autorités. C’est fini, ou presque. En solo ou petits groupes, les occupants sortent du bâtiment encerclé. Parmi eux, une maman et son enfant de deux ans. « Tu veux bien me le garder », dit-elle à une amie qui attend derrière le périmètre de « sécurité ». « Je n’étais pas favorable à cette expulsion, déclarera dans l’après-midi le bourgmestre Cumps à Nationale 4. Mais le propriétaire qui a obtenu il y a six mois un jugement d’expulsion tenait absolument à le faire exécuter. Ça fait six mois qu’on essaye de le convaincre de passer à une occupation « encadrée » dans le cadre d’une convention. » Porte close, dit Cumps. « Si un huissier de justice veut faire exécuter un jugement, il a le droit de réquisitionner la police sans que le bourgmestre ne puisse intervenir. C’est d’autant plus un immense gâchis qu’une solution alternative existait et nécessitait seulement quelques semaines de patience. » Un « gâchis »… Une « affaire » plutôt : dans les milieux de l’aide au logement, plusieurs personnes nous ont dit qu’elles n’avaient jamais vu ça.